L’effondrement de l’économie irlandaise provoque une émigration de masses qui semble sans retour

Source : The Mayo News

Quiconque suit à la télévision la coupe du monde de rugby en Nouvelle-Zélande a forcément remarqué que les garçons de vert vêtus faisaient incontestablement partie des meilleurs supporters du tournoi. En particulier, le match entre l’Australie et l’Irlande a suscité des comparaisons avec le match Irlande-Italie dans le Giants Stadium de New York lors de la coupe du monde de football de 1994, qui vit les supporters de l’Irlande surpasser en nombre leurs adversaires et encourager leur équipe qui gagna une victoire inespérée. Hélas, comme la majorité de ceux du Giants Stadium, le très grande majorité des supporters qui virent la victoire de l’Irlande sur l’Australie ne feront pas le chemin du retour quand la compétition se terminera à la fin du mois.

Ils resteront en Nouvelle-Zélande ou traverseront le bras de mer pour rejoindre l’Australie, où beaucoup d’Irlandais ont déjà émigré dans l’espoir d’y trouver du travail. Lorsque les caméras zoomaient sur les visages des supporters irlandais, il apparaissait clairement que la plupart avaient entre 20 et 35 ans, cette tranche d’âge qui justement est en train de quitter le pays en masses.

Lors des trois dernières années, ce mot redoutable d’émigration a refait surface en Irlande, après ces années de Tigre Celtique où il semblait avoir été rejeté dans le passé. Avec l’effondrement de l’économie irlandaise et les milliers d’Irlandais se retrouvant au chômage, le choix par défaut pour nombre de jeunes a été d’émigrer.

Les chiffres ne mentent pas

L’amplitude du problème a été soulignée par les chiffres recensés par le bureau central de statistiques, qui montraient que l’émigration d’aujourd’hui atteint son plus haut niveau depuis la Grande Famine, avec 111 personnes quittant le pays chaque jour. Plus de 40.000 ressortissants irlandais ont émigré dans l’année statistique qui finit en avril, soit une hausse de 45% par rapport aux douze mois précédents. Quelque 76.400 personnes en tout ont émigré d’Irlande dans cette période, 37.800 femmes et 38.700 hommes, soit plus du double qu’en 2006.

Les destinations de confiance restent la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, mais l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui sont sorties presque indemnes à la récession mondiale, deviennent de plus en plus populaires. Sur les 18.900 personnes qui sont parties en Grande-Bretagne, 54% sont des hommes. L’émigration vers les Etats-Unis voit sur l’année une augmentation de 57% : de 2.800 personnes, on passe à 4.400 personnes, dont 2.400 hommes.

Quant aux 30.100 personnes qui émigrent dans le « reste du monde », lequel comprend tous les pays sauf ceux de l’UE et les Etats-Unis, elles se divisent en hommes et femmes, avec une augmentation de 29% de l’émigration féminine sur l’année. La majorité des émigrants vers le « reste du monde » va au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. A la lecture de ces chiffres, l’aspect le plus frappant et le plus inquiétant est la chute de l’âge moyen de l’émigrant. La tranche d’âge des 25-44 ans reste celle qui émigre le plus, avec 34.400 personnes sur l’année, mais elle est talonnée de près par la tranche d’âge des 15-24 ans, avec un contingent de 33.100 émigrants. La plupart des hommes qui émigrent ont entre 15 et 44 ans, 18.300 d’entre eux ont entre 25 et 44 ans, 15.000 ont entre 15 et 24 ans. Quant aux femmes qui émigrent, la plupart sont dans la tranche d’âge la plus jeune : les 15-24 ans.

Des milliers de diplômés d’Irlande quittent les instituts avec de bonnes qualifications, mais la demande de travail dépasse l’offre. Face à la perspective d’une recherche d’emploi difficile, beaucoup songent à l’étranger pour trouver un emploi, dans une sorte de ‘fuite des cerveaux’ contemporaine. Stephen Kinsella, professeur d’économie à l’université de Limerick, nous livre cette anecdote : lorsqu’il demanda aux 600 étudiants de son « amphi » si eux aussi avaient l’intention d’émigrer, il ne fut pas étonné de voir la plupart d’entre eux lever la main, ne pouvant imaginer un avenir que loin de ces rivages. Cela ne devrait pas surprendre nos lecteurs du Mayo qui depuis longtemps sont coutumiers de l’émigration et n’ont pas été épargnés par la vague récente. N’importe quel entraîneur de GAA [gaelic athletic association : sports gaéliques] ou de football vous dira à quel point les équipes de l’année dernière ne peuvent plus se reformer, et la lecture des pages locales des journaux des derniers mois vous donnera une idée de la quantité de fêtes de départ qui sont organisées.

L’effet domino

En mai dernier, ce problème était souligné par Paul McNamara, dirigeant de la GAA d’Achill, qui expliquait au Mayo News qu’il y avait un effet domino, le départ de certains joueurs entraînant le départ d’autres joueurs. « Depuis le début de l’année, c’est l’effet domino. Les gars nous disaient qu’ils s’en allaient en janvier, et le mouvement a continué depuis sans interruption. Le noyau dur de l’équipe a émigré. Dans le passé, tous ces gars auraient trouvé du travail dans la construction, l’industrie, la santé, la sécurité, mais plus maintenant », nous dit-il. « La situation ressemble un peu à celle du début des années 1990, quand j’étais adolescent, mais c’était moins pire à l’époque » ajoute-t-il. « Maintenant, on se croit revenu à l’Irlande rurale des années 1970 et 80. Tous les vieux canaux d’émigration se sont ré-ouverts. Les gars partent pour Manchester, Londres, Cleveland, Chicago, et bien sûr en Australie. Les week ends, on rechante les chants d’émigration pour ceux qui partent, et c’est fort triste. »

Le problème qui touche aussi les diplômés a été souligné par l’Union des Etudiants d’Irlande (USI) qui a averti le gouvernement qu’il n’y avait plus de temps à perdre pour « contenir l’émigration des diplômés, qui semble sans fin », alimentée par le manque d’opportunités. Gary Redmond, président de l’USI explique qu’il est « préoccupant de voir le gouvernement se croiser les bras alors que les taux d’émigration ne cessent de croître. Il est effarant de voir à quel point ce problème critique se trouve hors du champ de vision du gouvernement. En ce moment, nos diplômés ont deux options : quitter le pays pour chercher du travail, ou allonger les listes de chômeurs ».  Il conclut ainsi : « Le silence du gouvernement au sujet de l’émigration des diplômés est assourdissant, il faut mener des actions urgentes pour donner aux jeunes d’Irlande la possibilité de reconstruire ce pays, au lieu de les forcer à émigrer ».

Inaction

La question est de savoir ce qu’entend faire le gouvernement contre cet exode de la jeunesse du pays. Les gouvernements précédents ont été accusés d’ignorer le problème et de se payer de mots, sans efforts réels et sincères pour retenir les gens au pays. Lors des touts derniers jours crépusculaires du gouvernement précédent, Mary Coughlan, alors ministre de l’entreprise, du commerce et de l’emploi, avait mis les pieds dans le plat en disant que parfois l’émigration n’était ‘pas une mauvaise chose’ :

« Parmi les personnes qui sont parties, certaines voulaient partir pour prendre du bon temps et s’amuser, ce qui est leur droit à leur âge. En plus, elles ont des talents particuliers, des diplômes, des doctorats, bref des points forts dans leur instruction qui leur donnent du travail dans d’autres parties du monde, ce qui n’est pas une mauvaise chose » a-t-elle dit lors de l’émission Hard Talk de la BBC. Personne ne prétend que les politiciens veulent que les jeunes émigrent, mais lorsqu’une telle chose a lieu continuellement à travers les générations, on doit bien se demander ce qui est vraiment fait pour encourager les jeunes à rester au pays.

Un récent rapport de l’OCDE (organisation pour la coopération et le développement économique) affirme que le taux de chômage en Irlande est aujourd’hui trois fois supérieur à ce qu’il était avant la crise économique. Il affirme que les perspectives à court terme pour l’emploi dans les pays de l’OCDE sont « plutôt maussades » et qu’on s’attend à ce que « le taux de chômage des jeunes reste à un haut niveau dans les deux années à venir et que de nombreux jeunes chômeurs doivent vraisemblablement vivre une absence d’emploi prolongée. » Avec ces perspectives maussades à l’horizon, à moins que des politiques adéquates ne soient entreprises pour encourager l’emploi des jeunes, le cycle de l’émigration sera difficile à arrêter et une génération de jeunes sera de nouveau perdue pour toujours.

Voir : http://www.mayonews.ie/index.php?option=com_content&view=article&id=13864:another-lost-generation&catid=103:between-the-lines&Itemid=100187

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