Les vétérans du combat anti-apartheid se retrouvent dans le pétrin

Les parallèles avec l’Irlande sont nombreux et évidents : le processus de pacification a eu lieu conjointement en Afrique du Sud et en Irlande dans les dernières décennies, les anciens combattants sont traités pareillement. Bref, remplacez ANC par PSF et MK par PIRA.

Source : The Irish Times du 1er octobre 2011.

Le gouvernement sud-africain vient de publier un décret qui accordera des allocations de retraite et de soins médiaux aux 56.000 vétérans recensés de la lutte anti-apartheid, mais des critiques se sont élevées, selon lesquelles cette initiative n’était pas suffisante.

C’est il y a 25 ans que Trevor Ngengemane décida de jouer le tout pour le tout en s’incorporant en tant que soldat du rang à Umkhonto we Sizwe (MK), l’aile militaire de l’ANC qui combattait les forces de sécurité de l’Etat sud-africain de l’époque de l’apartheid.

Alors que nous cheminons lentement dans le township de Nyanga, un immense lotissement des faubourgs de Cape Town, en direction de la cahutte de bois où il habite, derrière la maison de ses parents, le vétéran de MK explique que malgré tout ce temps passé, il souffre encore de flashbacks et de cauchemars liés à son expérience de combattant.

« La vie était très stressante à ce moment, nous agissions dans la clandestinité. On ne savait jamais ce qui allait nous tomber dessus. Les forces de sécurité nous recherchaient, et nous leur tendions des embuscades dans les townships, nous étions sans arrêt sur le qui-vive. J’ai toujours du mal à m’endormir la nuit, parce que c’est la nuit que la plupart des combats avaient lieu. J’ai rejoint MK adolescent, en 1986, et un an plus tard j’étais blessé lors d’une fusillade avec les forces de sécurité à Cape Town. On m’a opéré à la jambe, puis j’ai repris mon poste de combat pour aider mes camarades. Je m’étais engagé à gagner notre liberté » dit-il.

Mais comme les années passaient, Ngengemane arriva à la conclusion que les chefs du parti dirigeant de l’Afrique du Sud avaient oublié les sacrifices que lui et ses camarades avaient faits pour vaincre l’apartheid.

Aujourd’hui, il vit dans la pauvreté, se trouvant dans l’impossibilité de faire des travaux de force à cause de sa jambe blessée, et sous-qualifié pour d’autres types d’emplois. « Après [les premières élections démocratiques en] 1994, j’ai postulé pour entrer dans la nouvelle armée intégrée d’Afrique du Sud, mais le processus d’intégration était très lent, j’ai démissionné et je suis retourné à la vie civile. Mais une fois revenu à la maison, j’ai trouvé la vie très difficile. Je ne pouvais pas trouver de travail parce que n’avais ni expérience ni formation, tout ce que je savais faire, c’était soldat. Je me sentais comme abandonné par le gouvernement, il n’y avait pas de programme de réinsertion pour m’aider à reprendre pied. Malgré le fait que j’ai été blessé par balles, je n’ai reçu aucune pension ni aide sociale. »

Ngengemane est l’un des milliers d’anciens combattants en Afrique du Sud qui se sont trouvés mis à l’écart de la société, malgré les sacrifices qu’ils ont faits. Lors des premières années de l’époque post-apartheid, la plupart des anciens combattants gardaient patience, confiants dans le fait qu’ils recevraient des dédommagements sous la forme de pensions, d’aides sociales, d’aides médicales ou de formations professionnelles, une fois la démocratie installée pour de bon. Mais comme leurs espoirs ne se matérialisaient pas, ils ont commencé à se plaindre de leur sort, certains avertissant qui voulait les entendre que si le gouvernement ne les aidait pas correctement, ils prendraient leurs affaires en main. Même si le gouvernement a mis sur pieds des programmes de réinsertion lors des quinze dernières années, ceux-ci se sont avérés en général inefficaces.

Dr. Hugo van der Merwe, du centre de recherche sur la violence et la réconciliation nous explique que les vétérans doivent se battre des années avec la bureaucratie pour obtenir une pension (laquelle n’est pas universelle) : « Ces personnes doivent prouver qu’elles se sont opposées militairement au régime de l’apartheid pour toucher une pension militaire, mais ceci ne peut avoir lieu que par la reconnaissance formelle de leur supérieur hiérarchique dans l’organisation combattante. Or, beaucoup de responsables militaires sont morts, et beaucoup de combattants utilisaient des pseudonymes, ce qui a causé d’énormes problèmes pour l’obtention de la carte et du numéro d’ancien combattant, étape indispensable pour solliciter une pension et des allocations de santé. »

Un exemple bien connu qui montre comment des anciens combattants peuvent déstabiliser un pays est celui du Zimbabwe. Les anciens guérilleros ont joué un grand rôle dans la crise politique et l’effondrement économique qu’a connu ce pays lors des quinze dernières années. En 1997, des vétérans de la guerre d’indépendance des années 1970, mécontents, ont déclenché de violentes manifestations de rue qui forcèrent le gouvernement à leur débloquer des fonds conséquents, chose qui n’était pas prévue dans le budget et qui a, selon certains analystes, contribué au déclin économique du pays. Les vétérans ont aussi été encouragés par le président Robert Mugabe à envahir des milliers de domaines possédés par des fermiers blancs au tournant du millénaire, chose qui a conduit à l’effondrement du secteur agricole zimbabwéen.

En août dernier, le parlement sud-africain approuva le décret sur les vétérans, dernière tentative en date d’aller au devant des besoins des anciens combattants, qui fut qualifiée par Thabang Makwetla, ministre de la défense, de « vitale pour l’avenir et la stabilité de ce pays ».

Le décret qui prévoit des pensions, des aides médicales, pour l’éducation et le transport, des allocations pour le logement, des emplois aidés et des aides juridiques, a pourtant été accueilli avec réserve par les organismes d’anciens combattants dans tout le pays. Une somme de 1,6 milliards de rands (soit 149 millions d’euros) a été mise de côté pour ce dispositif destiné aux 56.000 vétérans qui figurent sur les registres du gouvernement. Mais le principal parti d’opposition, le Democratic Alliance party, tout comme beaucoup d’anciens combattants, a émis de sérieux doutes quant à ce projet, en particulier au sujet de la question du recensement des futurs bénéficiaires.

Le décret a suscité la controverse puisqu’il a été proposé au parlement sans que soient établies clairement ses implications pour le contribuable, chose contrevenant aux procédures parlementaires et à la loi. Alexander Forbes, analyste en risques financiers, a expliqué que pour 56.000 anciens combattants, le coût du dispositif serait de 65 milliards de rands (6 millions d’euros), mais qu’il pouvait être réduit à 19,6 milliards de rands (1,8 millions d’euros) avec un test préalable. Quant à David Maynier, député du parti Democratic Alliance, et éminence grise du ministère de la défense et des anciens combattants, il a compliqué l’affaire en expliquant au parlement le mois dernier que la somme de 1,6 milliards de rands prévue par son ministère pour les trois années à venir n’était pas le bon chiffre.

« On nous dit qu’il y a 56.000 vétérans susceptibles de toucher ces aides, mais la définition large de « vétéran » dans le décret implique que plus de 850.000 vétérans sont susceptibles de demander ces aides » a affirmé Maynier.

Igshaan Amlay, membre du Struggle Veterans Action Committee, lequel représente pas moins de 36.000 vétérans, explique que le décret pour les vétérans est bon en théorie, mais que le gouvernement devrait impliquer les gens qui savent qui sont ces vétérans et où ils ont combattu. Les membres de l’ancienne Force de Défense Sud-Africaine, des mouvements armés de libération et des anciennes armées du Bantoustan sont concernés par ce décret. Mais des milliers de membres des unités d’auto-défense, auxquelles l’ANC avait demandé dans les années 1980 de rendre les townships ingouvernables, considèrent qu’ils devraient eux aussi pourvoir bénéficier de ces aides.

Amlay nous dit : « Tout le monde parle de MK, mais ils opéraient à partir de l’étranger et en petits groupes. Qu’en est-il des gens qui se battaient sur le terrain à l’intérieur de l’Afrique du Sud, ceux qui tenaient les barricades lorsque les townships brûlaient? Sans eux, jamais l’Afrique du Sud n’aurait changé. »

Il ajoute que beaucoup de vétérans se sont plaints de ce que l’attribution des aides allait devenir le terrain de la corruption et du népotisme au niveau administratif, et que cela favoriserait certainement ceux qui parmi les anciens combattants sont restés proches du parti au pouvoir pendant toutes ces années. On s’inquiète aussi du fait que l’élection de Jacob Zuma à la tête de l’ANC en 2007 devant beaucoup aux vétérans de MK, le projet ne soit utilisé pour récompenser ces derniers, au détriment des larges masses de vétérans.

Van des Merve s’accorde avec Amlay pour penser que le système d’allocations en cours jusqu’à aujourd’hui a connu de nombreux abus, et que les soupçons se renforcent du silence gouvernemental au sujet des fraudes aux allocations. Il nous dit : « Beaucoup de vétérans pensent qu’il y a des milliers de gens qui se sont faits recenser comme anciens combattants, mais qui n’ont jamais combattu. Il y a eu des enquêtes gouvernementales sur ces questions de corruption, mais les conclusions n’ont jamais été rendues publiques, car c’est un sujet sensible politiquement. »

Quant à la question de savoir si les anciens combattants représentent un danger pour la démocratie vacillante d’Afrique du Sud, Van des Merve est d’avis qu’une telle chose est improbable en ce qui concerne les vétérans de MK : « Je ne pense pas qu’il y aura dans le futur proche une violence généralisée de la part des anciens combattants comme cela a eu lieu au Zimbabwe. En partie parce que MK représente un groupe actif à l’intérieur de la structure de l’ANC, soutenu par certains leaders du parti. C’est ce qu’a fait Zuma lors de sa campagne pour la présidence du parti en 2007. Le grand souci, c’est qu’il va falloir attendre des années avant que les aides ne parviennent aux soldats du rang, et beaucoup de ces personnes sont mourantes. Des anciens combattants nous ont dit qu’ils assistaient aux funérailles de leurs camarades à peu près toutes les semaines. »

Dans une enquête sur l’état d’esprit des anciens combattants, concernant 1.200 d’entre eux, intitulée « Utiles seulement jusqu’à la démocratie » et publiée en 206 par Atlantic Philanthropies, on apprend que parmi « ces gens qui ont lutté pour sortir du passé et devenir des citoyens pleinement engagés dans la ‘nouvelle’ Afrique du Sud :

17% ont dit avoir été blessés au combat et handicapés à vie.
56% revivent leurs expérience tout éveillés, et souffrent dans la même proportion de cauchemars liés au combat.
13% ont été recensés comme souffrant de dérangements post-traumatiques [‘ post-traumatic stress disorder’] une angoisse qui survient après avoir vécu ou vu des horreurs.
60% sont célibataires, étant incapables de vivre une relation stable.
64% étaient étudiants au moment d’entrer en lice, ce qui explique la fréquence des récits faisant état de chances gâchées, et des demandes de dédommagements.
26% avaient eu une scolarité dans le secondaire.
70% sont au chômage, soit trois fois la moyenne nationale, qui est de 25% de chômeurs. 73% pensent que les dirigeants sud-africains les ont laissé tomber après la défaite de l’apartheid.
84% disent que les compensations reçues n’étaient pas appropriées.
47% disent qu’ils ont « gâché leur vie pour rien » lorsqu’on leur demande s’ils ont gagné quelque chose pour eux-mêmes en participant à la lutte armée.
34% disent qu’ils ne referaient pas la même chose si une situation semblable se présentait.

Voir : http://www.irishtimes.com/newspaper/weekend/2011/1001/1224305065550.html

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