Interview d’un militant de l’IRA provisoire (1974)

Cette interview poignante, magnifique, a été publiée en français dans le livre de Claude Barley, Des Irlandais vous parlent, aux éditions nbe, en 1975. Ces paroles du militant de l’IRA vont droit au cœur car elles montrent à quel niveau de profondeur se situent la décision et la poursuite de l’engagement, dans cette lutte si difficile contre un ennemi qui est à l’extérieur de soi, mais aussi à l’intérieur.

« L’individualisme révolutionnaire, réflexion d’un Volontaire de l’I.R.A. sur la transformation de la mentalité dans l’engagement révolutionnaire »

Pourquoi une lutte armée en Irlande du Nord ?

Pour nous, c’est très très simple. Nous sommes en guerre contre l’impérialisme britannique. Nous nous battons parce que notre pays a été divisé par les Britanniques qui ont su manipuler les gouvernements des deux micro-états pour le plus grand profit économique de l’empire.

Nous nous battons pour une société où les Irlandais pourront faire progresser leur propre culture pleine d’énergie et de ressources. La Proclamation de la République en 1916 affirme le droit des Irlandais à se rendre maîtres de leur destinée et insiste sur le fait que la richesse nationale appartient au peuple.

S’agit-il d’une attitude purement nationaliste ?

Non ; vivant à Belfast, il est tout à fait impossible pour nous de participer activement aux luttes qui se déroulent au Viet-Nam, en Afrique ou en Amérique du Sud. En fait, j’aurais honte de me battre chez eux alors qu’une aussi grande répression pèse sur mon peuple.

Quand il s’agit de trouver une excuse pour ne rien faire, un grand nombre de pseudo-révolutionnaires sont nationalistes dans la mesure où ils se targuent de circonstances spéciales à leur propre pays pour ne rien faire.

Qu’est-ce qu’un vrai révolutionnaire dans notre société ?

Ma réponse est : quelqu’un qui est en conflit total avec cette société. Une fois ceci compris, un révolutionnaire ne peut que regarder à l’intérieur de lui-même et faire face aux conflits internes comme externes. A ce stade, sa conscience, ses attitudes changent et progressent.

Dès que je comprends dans quels conflits je suis pris, ce qui est négatif dans la société dans laquelle je vis, j’en arrive à me demander : qu’est-ce que je dois faire pour changer tout ça? C’est à ce moment-là que les vrais révolutionnaires parviennent à mater les peurs qui les tenaient dans l’inaction, peur de l’oppression physique qui les attendra à chaque tournant, à chaque instant de leur nouvelle existence. Ils comprennent qu’à n’importe quel moment de leur vie future ils goûteront de la prison, des tortures. Ils risquent la mort. Souvent on les insultera, on rira d’eux. Très vite, les progrès (force, compréhension, lucidité) s’accélèrent. Vient le temps où ils décident d’entrer dans la lutte armée.

Ce qui est très important pour la progression, c’est, non seulement d’être en conflit contre l’État, le régime oppresseur, mais aussi de demeurer constamment en conflit contre la mentalité d’esclave que la société fasciste a développée en nous pendant tout le temps où nous n’étions pas en lutte contre elle. Ceux qui prétendent qu’une société révolutionnaire peut se développer pacifiquement sur ce tas d’immondices qu’est la société fasciste sont complètement idiots. Le fascisme ne peut donner lieu à aucun développement positif pour les hommes. C’est un état de chose qui ne permet même pas l’auto-critique préalable. La mentalité fasciste est faite de mépris pour les autres et d’apitoiement sur soi. Elle rend tout à fait impossible la lutte de l’individu avec lui-même, lutte révolutionnaire individuelle sans laquelle toute révolution est destinée à avorter.

Pour se changer soi-même, il faut être en guerre sans retour contre notre société. Pour moi, le premier gros obstacle a été de me débarrasser de ma peur de la mort, de ma peur d’une cellule de prison, de ma peur des tortures. Il m’a fallu comprendre que pour devenir partie intégrante de la vie révolutionnaire, je devrais affronter la prison, la torture et la mort. Cela m’a ouvert les yeux. Après avoir été torturé, j’ai compris que j’étais libre, qu’ils ne m’avaient pas brisé, qu’ils ne pouvaient pas m’écraser, ni me réduire en esclavage:

L’esclave a peur de reconnaître sa propre force, qui est là, endormie en lui. L’esclave a peur du combat qui l’amènera à chasser le robot parasite qui l’étouffe, et à faire rentrer en son âme, en lui-même, sa propre humanité.

Comment mène-t-on ce combat ?

On commence à se purger peu à peu, à se débarrasser de ce qu’on appelle la mentalité d’esclave. Plus ça va et plus on se rend compte qu’aucun domaine, qu’aucune minute de la vie n’est à l’abri de cette saleté. Fascisme et capitalisme empoisonnent les vêtements que nous portons, les livres que nous lisons, les boulots où nous trimons. Tout leur est bon pour créer en nous la mentalité d’êtres esclaves, passifs, peureux, égoïstes, une mentalité anti-humaine.

Pourquoi anti-humaine ? Parce qu’elle nous détruit ?

En effet, l’accent est toujours et uniquement mis sur les faiblesses des hommes et des femmes – motivations de profit, attitude d’amasser des biens en prévision des jours difficiles – bref, une société bourgeoise érigeant en principes premiers la cruauté et le mépris, et luttant contre l’ennui avec des vices.

Le milieu où j’ai grandi est très pauvre. Les familles sont très unies. Mais j’ai les yeux ouverts, et je peux voir que dans ce milieu, bien des gens vendraient leur âme pour un shilling. Chez les gens qui ne luttent pas encore, plus on est pauvre, plus on sera snob. Des gens vivront entassés dans des maisons minuscules, et sans aucun confort; souvent, ils n’auront pas assez à manger. Mais ils seront fiers comme des paons de leur vitrine pleine de poupées de porcelaine et d’éventails qui coûtent les yeux de la tête! Maintenant, ce sont les vitraux colorés, les chaînes hi-fi, la télé en couleur. C’est comme ça qu’on nous maintient en esclavage : en nous faisant accorder de l’importance à des objets inutiles!

Notre pauvreté est grande et généralisée, et notre classe bourgeoise presque inexistante. Mais dès que l’un de nous accède à cette classe, il oublie ses racines, ses voisins, et la compassion qu’il avait pour les siens. La compassion, l’amour profond et vivant des siens, du peuple, voilà la pierre de touche de toute société révolutionnaire, de toute ligne de conduite révolutionnaire.

Il y a des capitalistes qui accusent les révolutionnaires d’être purement matérialistes. En fait, je ne connais rien de plus atrocement matérialiste qu’une usine capitaliste. Toutes les unités économiques de la société capitaliste sont entièrement et uniquement matérialistes.

Il s’agit pour un révolutionnaire de se battre pour ranimer et fortifier la dignité et les qualités humaines des gens. Le combat révolutionnaire est toujours très très dur. Pour ranimer et fortifier notre dignité et celle des autres, il nous faut constamment nous battre contre cette mentalité d’esclave qui nous enchaîne, il nous faut constamment la traquer et l’extirper, y revenir, s’y acharner.

Nous progressons en analysant, en discutant et en combattant nos défauts, nos penchants à la facilité, nos tendances à nous apitoyer sur nous-mêmes. Nous sommes amenés à entrer en conflit violent avec ceux que nous aimons : parce que nous les aimons, nous ne pouvons plus supporter d’être « gentils » avec eux, et de les encourager, par notre lâcheté et notre désir d’avoir la paix, à consolider les chaînes avec lesquelles la société capitaliste les abaisse, les humilie et les affole.

Un révolutionnaire a grand besoin pour ces luttes de se respecter lui-même, d’aimer et d’aider ce qui progresse en lui. S’il n’est pas capable d’apprécier ses propres progrès, il ne sera jamais à même de les repérer chez les autres, ni de continuer à lutter contre les défauts et les poids morts de sa personnalité qui se dressent entre lui, sa lucidité, son énergie et son action.

Il s’agit peut-être d’individualisme, mais pas d’un individualisme négatif – cette fausse valeur morale dont le fascisme a fait l’une de ses armes favorites pour isoler les gens en leur faisant croire que l’important, c’est de se sentir différent des autres. D’abord, il est impossible d’être un individu dans une société fasciste. On doit s’habiller comme une gravure de mode si on n’est pas très riche ; et si on est plein de sous, on doit s’habiller comme des clochards ; il est de bon ton d’avoir des opinions à la mode – ou à l’anti-mode ! tout ça n’a rien à voir avec le respect des individus. Il s’agit tout bonnement de fourrer le plus de gens possible dans le grand camp de concentration !

Certaines personnes se sentiront « différentes », c’est-à-dire élues, etc., si elles portent des vêtements inattendus ou si elles ont des comportements bizarres. C’est de l’individualisme d’esclave, qui interdit toute action de masse, car si chacun doit faire sa petite affaire, comment pourrons-nous jamais nous unir et lutter, comment pourrons-nous avoir une structure de masse puissante ?

La mentalité révolutionnaire est gouvernée par le souci de ce qui est nécessaire pour le groupe. Elle nous met en contact positivement avec les autres. Les conflits que nous avons avec d’autres quand nous sommes gouvernés par ce souci, ne peuvent être ni stériles ni néfastes. A partir de ce moment-là, les arbres, même nombreux, ne nous empêchent plus de voir, de sentir, de connaître la forêt. L’étendue de nos pensées, la profondeur de notre compréhension, l’acuité de notre analyse ne peuvent que croître notre individualisme, basé sur le respect de soi et des autres, gagné dans l’action même des luttes et des conflits, est un facteur primordial de progrès.

La société que nous combattons rend les gens esclaves en les persuadant de tout faire pour s’assurer un avenir stable – garder son boulot à tout prix, payer ses dettes scrupuleusement, vivre dans la crainte continuelle de tout ce qui bouge, vit et se bat, s’engluer dans les conditions sociales faites pour nous enchaîner. La ligne de conduite révolutionnaire impose ses conditions à l’enfant nouveau-né. On ne peut laisser un enfant errer à l’aventure sans restriction aucune dans les conditions de vie actuelles. Mais, il y a une différence fondamentale entre un milieu où les enfants acquièrent les techniques et les connaissances qui leur permettront d’oeuvrer à la construction d’une vraie société révolutionnaire, et d’autre part, celle que nous combattons et qui prétend apprendre à nos enfants à se laisser gouverner par leurs appétits et à ne désirer que des machines à laver, des voitures, et des loisirs !

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4 commentaires pour Interview d’un militant de l’IRA provisoire (1974)

  1. Liam dit :

    cette militante est presque certainement Rose Dudgale

  2. peadar dit :

    http://en.wikipedia.org/wiki/Rose_Dugdale

    page passionnante (pour les anglophones seulement)

  3. Liam dit :

    Correction.
    Je me suis trompe, je croyais qu’il s’agissait de l’interview du meme livre d’une militante de l’IRA, qui elle est presque certainement Rose Dudgale. Sur Rose Dudgale voir le livre de Marianne Quoirin (malheureusement en Allemand) qui est le plus developpe sur elle. Rose Dudgale etait dans la faction lutte des classes avec Philip Ferguson et Jim « Mortar » Monaghan a la fin des annees 80, mais a adopte depuis une position capitularde. QUand les Provos en Janvier 2007 votent pour soutenir la PSNI, elle est montee sur la tribune et declare « Support the Revolution – I meant the Resolution! » – soutenez la revolution, pardon je voulais dire la resolution.
    L’autre interview qui est plus haut provient de Republican News fin 1974. Il date du debut de l’epoque ou Morrison en est devenu l’editeur.

  4. peadar dit :

    merci pour ces précisions
    tu es le Paulo -la-science du républicanisme !!

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