Interview de Ruairí Ó Brádaigh – 1997

Philip Ferguson est un camarade de Nouvelle-Zélande qui anime le site http://theirishrevolution.wordpress.com. Voici le texte de l’entretien entre lui et Ruairí Ó Brádaigh en 1997, où ce dernier met quelques points sur les i et résume les positions de RSF, juste avant l’accord de capitulation entre les Provisoires et l’Etat britannique qui eut lieu l’année suivante.

L’interview qui suit a été faite avec Ruairí Ó Brádaigh au début de l’année 1997. Je ne me souviens pas de la date exacte, mais ça devait être en février, puisque l’interview a été publiée dans l’édition de mars de Saoirse/NZ Irish Post, le journal du groupe néo-zélandais sur l’Irlande, et dans la première édition du magazine marxiste néo-zélandais Revolution. Bien que je ne sois pas d’accord avec Ruairi O Bradaigh sur la question de l’abstentionnisme, en particulier dans les 26 comtés, et sur celle du droit à l’avortement (que je considère comme étant un droit de choisir pour les femmes), j’ai un immense respect pour l’homme. Il a été particulièrement maltraité par la coterie de Gerry Adams qui a comploté et conspiré de façon souterraine contre lui, en le faisant passer pour un représentant du vieux républicanisme racorni, conservateur, sudiste et rural. En fait, il était dans la pratique largement à leur gauche et beaucoup plus rigoureux et honnête dans sa conduite politique. Il y a beaucoup à apprendre de lui et à mon avis les républicains-socialistes devraient le respecter et l’honorer, même si nous pensons que l’abstentionnisme qu’il défend mordicus n’est pas utile à l’avancement de notre lutte.

Philip Ferguson : Pourquoi et comment est né Republican Sinn Fein ?

Ruairi O Bradaigh (président de Republican Sinn Fein) : Sinn Fein est né en 1905 et est devenu une organisation pleinement républicaine en 1917.  Par conséquent Republican Sinn Fein a 80 ans. Il a connu beaucoup de scissions, causées par le réformisme et le constitutionnalisme :  en 1922 (Fine Gael), en 1926 (Fianna Fail), en 1946 (Clann na Poblachta) et en 1970 (Workers Party/Democratic Left). Lorsque les Provisoires rompirent  avec la constitution lors de l’ard-fheis [conférence annuelle] de 1986, ceux qui s’opposèrent à cette action continuèrent l’organisation en tant que Republican Sinn Fein, qui maintenait la constitution existante de Sinn Fein.

PF : Quelle est la taille de RSF? Quel genre de personnes, en termes de classes, en font partie?

ROB : Republican Sinn Fein est organisé dans les 32 comtés d’Irlande. Il a aussi des cumainn [sections] en Angleterre, en Ecosse et en Australie. Il y a des comités de Cumann na Saoirse (Ireland Freedom Committee) [groupes de soutien de la diaspora à l’étranger] aux Etats-Unis et au Canada. Dans les villes, grandes et petites, ses membres se recrutent principalement dans la classe ouvrière, et dans les campagnes, chez les petits fermiers et chez les artisans et commerçants.

PF : Est-ce que RSF a une aile militaire? Quel est son rapport avec le Conseil de l’Armée pour la Continuité?

ROB : Republican Sinn Fein n’a pas d’aile militaire et n’est pas l’aile politique d’une autre organisation. L’Armée Républicaine Irlandaise sous le contrôle du Conseil de l’Armée pour la Continuité a, comme on le voit dans ses déclarations et dans ses interviews, les mêmes objectifs que Republican Sinn Fein : le retrait britannique d’Irlande et l’indépendance nationale irlandaise.

PF : Est-ce que Conseil de l’Armée pour la Continuité a plus de chances que les Provisoires de mener la lutte à bonne fin? Comment envisagez-vous le rapport entre les aspects politiques et militaires de la lutte?

ROB : Depuis le début des années 1990, les Provisoires ont cessé de mentionner le retrait britannique dans leurs déclarations politiques annuelles lors du discours annuel auprès de la tombe de Wolfe Tone à Bodenstown, comté de Kildare. Le cessez-le-feu d’août 1994 était unilatéral et inconditionnel. Maintenant, ils disent qu’ils vont refaire un cessez-le-feu s’ils sont admis aux pourparlers de paix de Stormont. Ces pourparlers sont basés sur le projet britannique qui est de restructurer la domination anglaise en Irlande. Il s’agit de recréer un nouveau Stormont, il ne s’agit pas d’une nouvelle Irlande ni d’un retrait britannique. Par conséquent, les Provisoires ont abandonné l’objectif national et ne sont pas susceptibles de l’atteindre. Par contre, ils pourront toujours en parler comme le fait Fianna Fail depuis 70 ans.
Il s’ensuit que la Continuity IRA, qui est fidèle à cet objectif, a beaucoup plus de chances de l’atteindre. Il y a une émission de la BBC qui est passée le 2 février dernier, qui s’appelait “People’s Century:  War of the Flea”. Elle examinait les guerres contre les Américains au Vietnam et contre les Soviétiques en Afghanistan, sous l’aspect de la guérilla. Dans ces deux cas, évidemment, les guérillas avait des appuis extérieurs considérables, mais il y avait quatre points-clés qui étaient considérés comme déterminants pour la réussite : (1) une forte motivation chez les combattants; (2) la confiance en la victoire; (3) la maîtrise du terrain; et (4) la mobilisation des masses. Pour ce qui est des points (1) et (2), la direction provisoire se tient sur le banc des accusés pour dommage infligé au moral de ses propres volontaires.

PF : Est-il vrai que l’IRA provisoire a perdu des membres au bénéfice du Conseil de l’Armée pour la Continuité avant et après le cessez-le-feu?

ROB : Je ne peux pas donner de réponse pour la Continuity IRA, mais je sais que Republican Sinn Fein a attiré dans ses rangs d’anciens membres des Provisoires dans toute l’Irlande depuis le début des années 1990, au moment de l’abandon de la revendication du retrait britannique. La plupart d’entre eux ont été admis dans nos rangs, mais pas tous. Nous cherchons la qualité plutôt que la quantité. Il y a un article de La, le journal belfastois irlandophone, daté du 16 janvier dernier, qui citait une source provisoire expliquant que le cessez-le-feu avait été arrêté il y a un an pour éviter une scission dans leurs rangs. Cette allégation n’a pas été démentie, et elle est généralement admise ici en Irlande.

PF : Quels sont les débats en cours dans l’IRA provisoire et comment RSF les voit-il?

ROB : Le journal Sunday Tribune de Dublin a signalé le 2 février que les deux unités militaires Provisoires les plus agressives, celles du Sud-Armagh et de l’Est-Tyrone, n’avaient pas été actives du tout depuis la fin du cessez-le-feu. Cela signifie que ces secteurs n’étaient pas disposés à combattre pour une admission aux pourparlers de Stormont. Cet article remarque que plus de la moitié des 16 opérations menées récemment par les Provos dans les 6 comtés ont eu lieu à Belfast. En outre, il note que dans ces opérations, n’a été utilisé que du matériel artisanal et qu’il n’y a pas eu de tir. L’article précise que les caches d’armes mises sous clé au début de cessez-le-feu le sont restées, et que les opérations qui ont eu lieu ne consistaient qu’en du remplissage avant les élections législatives britanniques. Republican Sinn Fein ne pense pas que des opérations militaires visant un objectif moindre que le retrait britannique soient justifiées. Nous avons toujours défendu le droit du peuple irlandais à un emploi discipliné et contrôlé de la force pour obtenir un tel retrait.

PF : Si on ne peut pas battre militairement l’Armée britannique et si des alliés « pan-nationalistes » comme John Hume et John Bruton vous laisseront toujours tomber, quelle est la voie pour avancer?

ROB : Nous ne pensons pas qu’il est impossible de vaincre militairement les forces britanniques. Il est certain par contre que le gouvernement britannique peut être rendu impossible dans la plus grande partie des 6 comtés, les nationalistes sont géographiquement majoritaires là-bas. Quant aux « alliés pan-nationalistes » comme le SDLP, les politiciens de Dublin et les dignitaires et chefs d’entreprises américains, ce qu’ils cherchent tous, c’est l’absence de lutte. Pour le dire dans les mots de Henry Joy McCracken, des Irlandais Unis : « Toujours le riche trahit le pauvre ». Ils ont des projets qui n’ont rien à voir avec les nôtres et toute alliance avec eux repose sur un mensonge.

La voie pour avancer, c’est une lutte multi-facettes basée sur la classe ouvrière des villes et des campagnes et sur la classe des petits fermiers. De même en Grande-Bretagne, en Amérique du Nord et aux Antipodes, le soutien pour la lutte irlandaise a toujours eu cette base. Les groupes culturels dans les pays celtiques et des mouvements de libération nationale ainsi que les éléments radicaux (anti-coloniaux et anti-impérialistes) nous ont toujours soutenus. Il peut y avoir des exceptions honorables et individuelles aux éléments que nous venons de citer, et nous accueillons  bien sûr leurs talents et leurs ressources dans le combat séculaire pour la liberté de l’Irlande.

PF : Comment envisagez vous la place de la classe ouvrière protestante, dont la direction est fragmentée, dans ce projet?

ROB : Republican Sinn Fein ne cherche pas à établir un Etat bureaucratique centralisé. Il ne veut pas non plus d’une extension de l’Etat des 26 comtés sur toute l’Irlande. Nous avons préféré quitter les Provisoires en 1986 plutôt que d’accepter un modèle néo-colonial et collaborationniste. Nous voulons une Irlande totalement nouvelle avec séparation complète de l’Eglise et de l’Etat et construction d’une société pluraliste. Nous proposons Eire Nua, une nouvelle fédération des quatre provinces, comprenant un Ulster des neuf comtés. Là-bas, au niveau provincial, les gens qui votent aujourd’hui unioniste auront une majorité avec tous les pouvoirs gouvernementaux sauf les affaires étrangères, la défense nationale et les finances d’Etat. Mais les nationalistes seront en nombre suffisant pour avoir du pouvoir, et les conseils de région et de district, dans un patchwork entremêlé où le pouvoir sera partagé en fonction des majorités locales, feront que la domination d’une partie sur une autre ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Et ce qui prévaudra, ce sont les intérêts communs basés sur la distribution de la richesse dans la communauté.

PF : Quelle est la place du Sud dans ce projet? Comment analysez-vous l’Etat du Sud? Que peuvent apporter les républicains aux gens de la classe ouvrière du Sud et aux petits fermiers?

ROB : La société des 26 comtés est une société divisée en étages. Pas loin de 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté, mais ne sont que faiblement organisés. Une autre section lutte pour s’en sortir et s’en sort à peine, alors que l’élément qui est au sommet vit très confortablement. Des pans entiers de l’ouest de l’Irlande et des familles de petits fermiers dans tout le pays subissent une pression telle qu’ils disparaissent. Une restructuration économique totale est nécessaire, et pour ce faire, le pouvoir économique et politique doit être aussi directement que possible entre les mains du peuple. Notre document socio-économique, Saol Nua – un nouveau mode de vie – publié en 1993, à l’époque où le chômage touchait 300.000 personnes dans les 26 comtés, est basé sur des principes républicains, socialistes-démocratiques, écologiques et sur le principe de compter sur ses propres forces.

PF : Quelle est la position de RSF sur des questions de société comme le divorce, l’avortement, les droits des homosexuels, la contraception?

ROB : Notre attitude sur ces questions est très claire depuis des années. La contraception est une affaire qui ne concerne que les couples. L’homosexualité devrait être décriminalisée et les gays ne devraient pas subir de discriminations. Le divorce civil devrait être rendu possible. Nous sommes contre l’avortement et nous sommes aussi contre les forces qui dans la société empêchent les femmes de chercher à se faire avorter. Nous sommes pour une participation des femmes dans tous les aspects de la vie. Nous voulons qu’elles puissent réaliser tout leur potentiel et donner une contribution maximale à la construction de l’Irlande Nouvelle. Trop souvent dans le passé le rôle des femmes dans les mouvements révolutionnaires a été hautement valorisé pendant la lutte, mais dégradé dans la phase post-révolutionnaire. Cela a eu lieu en Algérie et après la contre-révolution dans le Free State à partir de 1922. Dans Republican Sinn Fein, sept des 23 membre du ard chomhairle [comité central] sont des femmes. Trois d’entre elles ont le poste d’officier [responsable d’un département de l’organisation]. Toutes sont élues, sans aucune « discrimination positive ». La première femme présidente d’un parti politique en Irlande était Margaret Buckley, du Irish Women Workers Union [Syndicat des Travailleuses Irlandaises], qui a été présidente de Republican Sinn Fein dans la période 1937-1950.

PF : La stratégie pan-nationaliste semble n’avoir produit que confusion et démoralisation, mais SF/IRA a l’air de s’y tenir. Pourquoi à votre avis cette stratégie a-t-elle été adoptée, puisque du point de vue républicain elle ne semble ne tenir aucun compte des leçons de l’histoire? Où va SF/IRA aujourd’hui (et demain) selon vous ?

ROB : La stratégie réformiste « pan-nationaliste » de l’accord Hume-Adams en 1993 et le cessez-le-feu de 1994 ont été le prolongement logique de la décision prise en 1986 d’accepter l’Etat des 26 comtés. Cela a représenté un développement avancé du constitutionnalisme au sein du mouvement provisoire et il est vrai que cela n’a produit que confusion et démoralisation dans ses rangs, handicapant sa capacité de lutte. Les Provisoires s’absorbent lentement mais sûrement dans l’ordre établi, dans le système, et en même temps leur capacité révolutionnaire diminue comme peau de chagrin. Cela est un exemple de plus de ce que nous avons vu depuis 1922, « l’inévitabilité du gradualisme » en action. Et il y a des exemples d’anciens de Jeune Irlande et d’anciens Fenians qui ont connu le même destin au siècle dernier.

PF : RSF se dit en faveur d’une république démocratique socialiste. Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là?

ROB : Par république démocratique socialiste, nous entendons que les industries-clés seront possédées et contrôlées par le public, que ce soit au niveau national, provincial ou local, et seront administrées démocratiquement. Il y aura une limite maximum de la terre que pourra posséder un individu. Dans l’agriculture, l’industrie et la distribution, nous envisageons toute une série de coopératives ouvrières. Une industrie autochtone basée sur les matières premières locales et durables, sera favorisée. Des organismes de crédit joueront un rôle important dans ce type de développement. Les entreprises privées auront encore un rôle à jouer dans l’économie, mais elle seront beaucoup plus petites qu’aujourd’hui. Elles n’auront pas de place dans les industries-clé et les aides d’Etat favoriseront les projets coopératifs, puisqu’ils sont plus désirables socialement. Une position indépendante sera prise en politique étrangère en-dehors des blocs des puissances. Nous considérons la neutralité comme essentielle et le mouvement des non-alignés, comprenant surtout des peuples anciennement colonisés, sera soutenu.

PF : Comment vous rapportez-vous aux gens du peuple en Grande-Bretagne, en tant que distincts de leur gouvernement?

ROB : Les gens du peuple en Angleterre, Écosse et Pays de Galles sont en faveur d’un désengagement du gouvernement britannique d’Irlande, comme plusieurs sondages d’opinion et enquêtes l’ont montré clairement. C’est l’establishment anglais, la classe dominante, qui veut une Irlande divisée et faible, sous contrôle britannique. Nous nous rapportons aux gens du peuple dans les pays voisins en soutenant les organisations et groupes qui sont authentiquement de la classe ouvrière. Ceci comprend les syndicats et en particulier les syndicats non-corporatistes et les organisations d’immigrés et de femmes. Nous voulons les influencer pour qu’ils prennent parti pour une Irlande libre, indépendante et démocratique; et nous voulons aussi leur propre libération au sens le plus fort.

PF : Où en est à votre avis le chemin vers la liberté irlandaise, alors que nous allons célébrer le 200è anniversaire de 1798? Comment, dans les autres pays, pouvons-nous aider la cause de la liberté irlandaise?

ROB : Le bicentenaire de 1798 est particulièrement important parce que les Irlandais Unis ont réuni « catholiques, protestants et autres [‘dissenters’ : des chrétiens comme les presbytériens, les Baptistes, etc.] sous la dénomination commune d’Irlandais ». Le fondement du républicanisme irlandais dans les années 1790 consistait en une modernisation du mouvement révolutionnaire irlandais qui soutenait les idéaux démocratiques des révolutions françaises et américaines. Un tel développement n’a pas eu lieu au sein du peuple écossais, à son grand dam. Les gens d’autres pays, ceux qui sont d’ascendance irlandaise tout comme ceux qui n’ont pas de lien de sang mais qui s’accordent avec les idéaux de Liberté, d’Egalité et de Fraternité, peuvent trouver des parallèles dans la lutte irlandaise et la soutenir dans tous ses aspects, principalement par la parole et la finance. La bataille pour gagner les consciences et les cœurs à soutenir la démocratie de toute l’Irlande a une dimension mondiale, tout comme la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud.

Source : http://theirishrevolution.wordpress.com/2011/08/22/ruairi-o-bradaigh-interview-1997/#more-367

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