Le mouvement Black Panther britannique et Olive Morris

Au sujet du mouvement Black Panther en Grande-Bretagne

Le mouvement Black Panther et Black Power en Grande-Bretagne doit sa naissance au travail mené par l’Association Universelle des Peuples de Couleur. Plusieurs Panthères Noires américaines et d’autres activistes radicaux furent invités au Royaume-Uni et donnèrent des conférences à Londres. Parmi eux, Malcolm X (en 1965), Stockely Carmichael et Angela Davis (tous deux en 1967). Leur message frappa une corde sensible chez les jeunes Noirs de la deuxième génération et impulsa la formation d’un mouvement local.

Bien que le Mouvement Black Panther Britannique soit inspiré par l’idéologie du BPP nord-américain, il était une organisation à part entière qui répondait aux réalités spécifiques vécues par les Noirs au Royaume-Uni. En tant que mouvement organisé, il fut de courte durée, sa principale période d’activité fut de 1970 à 1973. Don Letts, membre du Mouvement à Brixton, explique ainsi les différences :

« Aujourd’hui, il semble facile de se dire « Britannique Noir », cela tombe sous le sens, mais à l’époque cela n’était pas si simple. Mais, fondamentalement, l’expérience des Noirs Américains et celle des Noirs Britanniques était différente, à la source. Les Noirs Américains furent déportés de force, dans les coups et les hurlements, depuis les rivages africains jusqu’à une Amérique brutalement hostile. Alors que mes parents, eux, achetèrent un allez-simple pour Londres sur le Windrush ! Alors voilà une sacrée différence, dès le départ.

Même si je participais aux meetings Black Panther, arborant fièrement mon badge Angela Davis, et lisais Un Noir à l’Ombre [d’Eldridge Cleaver], il y avait pour nous tant d’autres choses à faire. C’est vrai que nous sommes devenus conscients, éveillés, en partie grâce à l’idéologie des Panthers, mais la dimension de ce mouvement ne pouvait pas se traduire totalement dans l’expérience des Noirs Britanniques. »

Le Black Panther Movement au Royaume-Uni s’organisa en groupes autonomes basés localement, chaque groupe organisant ses propres activités indépendamment, tout en étant supervisés par un noyau central commun. Ce noyau central – la direction intellectuelle du mouvement, composée d’étudiantEs – organisait le travail d’implantation de groupes locaux dans les zones à forte population noire et recrutait des jeunes gens de la classe ouvrière dans les groupes.De nombreux membres du groupe de Brixton devinrent des leaders de la communauté et gagnèrent une certaine célébrité dans leurs sphères de travail. Olive Morris et Linton Kwesi Johnson (LKJ) en firent partie. Voilà ce qu’expliquait le musicien reggae-dub LKJ dans une interview de 1998, à propos des Black Panthers de Brixton :

« C’est une organisation qui a surgi pour combattre l’oppression raciale, pour combattre la brutalité policière, pour combattre les injustices des tribunaux à l’encontre des NoirEs, pour combattre les discriminations à l’embauche, pour combattre l’illettrisme et l’analphabétisme chez les jeunes NoirEs. Le mouvement Black Panther n’était pas une organisation séparatiste comme la « Nation Of Islam » de Louis Farrakhan. Nous n’avons jamais cru à de telles balivernes. Notre slogan était « Pouvoir Noir – Pouvoir Populaire ».

Nous nous rendions compte que nous avions à vivre dans le même monde que les BlancHEs, et que si nous voulions des changements, il fallait gagner un certain soutien de la part des secteurs progressistes de la population blanche. Nous publiions un journal que nous vendions à la criée. Je le faisais aussi bien sûr. Chaque samedi matin, j’allais au marché de Brixton, au marché de Croydon, de Ballem, partout! Nous organisions des campagnes autour d’incidents spécifiques où se tramaient des injustices raciales impliquant la police, etc…

Nous faisions aussi des cours pour les jeunes, où nous étudiions l’Histoire Noire, la Politique et la Culture. C’est au cours de mon engagement dans le Mouvement Black Panther que je découvris la littérature noire anglophone. Je lus « The Souls Of Black Folk » de W.E.B Dubois, qui m’incita à écrire des poèmes. »

Lorsque le Mouvement se dissout, ses membres utilisèrent l’expérience acquise pour fonder de nouvelles organisations, comme le Mouvement des Travailleurs Noirs, le Collectif « Race Today », et le Groupe de Femmes de Brixton. Olive Morris était une des membres fondatrice de ce groupe, et maintenait des liens étroits avec le Groupe des Femmes Originaires d’Asie et d’Afrique, même après son départ pour la ville de Manchester.

Eloge d’Olive Morris, membre des British Black Panther

Propagandiste infatigable en faveur des femmes noires, internationaliste, morte à l’âge de 27 ans à la fin des années 1970, Olive Morris a donné sa vie pour combattre l’injustice partout où elle la rencontrait.

Un des exemples les plus frappants eut lieu à Brixton en 1969, lorsque la police arrêta un diplomate nigérian qui sortait de sa Mercedes. Les policiers étaient si abasourdis de voir un Noir sortir d’une telle voiture que leur réflexe fut de penser qu’il ‘avait forcément volée, et de traiter cet homme en criminel. Une foule de gens s’attroupa au moment où la police se mit à frapper l’homme. Avec les autres spectateurs, Olive Morris, âgée alors de 17 ans, combattit les policiers. Elle fut mise au sol et frappée à la poitrine par les bottes des policiers. Elle subit, en même temps que les coups, les insultes racistes de policiers.

Un étudiant nigérian a écrit un hommage au moment de sa mort. Il y disait : « Il est raisonnable de penser que l’héroïsme d’Olive Morris sera immortalisé, au milieu d’autres phares comme Malcolm X et beaucoup d’autres qui étaient fiers d’être Noirs. »

Hélas, bien peu se souviennent d’Olive Morris.

Diplômée en sciences sociales à l’Université de Manchester, Olive Morris écrivit nombre de textes au sujet du marxisme, de la race et de la classe. Elle assistait aux cours de marxisme-léninisme donnés aux membres et sympathisants Black Panther de Brixton.

Son activisme et son éducation influencèrent ses relations avec les mouvements progressistes, et elle s’éloigna de la gauche anglaise, qu’elle décrivit comme « ayant plus à voir avec la famille royale et la classe dominante qu’avec les travailleurs de base ».

Elle se justifiait ainsi : « Aujourd’hui, la classe ouvrière britannique fait face au choix suivant : ou bien défendre « l’intérêt national », ou engager son sort aux côtés des peuple opprimés du tiers-monde. La seule façon de le faire consiste à soutenir la lutte des gens originaires du Tiers-Monde, ici, en Grande Bretagne ».

Elle finit par n’avoir plus aucune illusion sur le rôle des institutions pour la classe ouvrière.

Elle disait : « Nous avons tenté d’utiliser la tradition syndicaliste britannique pour faire avancer notre cause en faveur de l’égalité et de la justice, mais nous avons découvert en d’innombrables occasions que ce mouvement fait une chose pour les travailleurs blancs, autre chose pour les travailleurs noirs.

Les ouvriers blancs ont refusé à de multiples reprises de reconnaître nos syndicats, ils ont franchi nos piquets de grève, ils se sont ligués contre nous dans leurs syndicats. Par exemple dans l’entreprise STC (Standard Telephones and Cables Ltd), les délégués syndicaux et la plus grande partie des syndicalistes blancs (à de rares exceptions près) ont placé la question de la couleur de peau au-dessus de l’intérêt suprême du prolétariat, et ont eu recours à la violence physique contre leurs collègues travailleurs noirs. »

Olive Morris était révoltée par l’égoïsme de nombre de groupes apparemment progressistes, qui les empêchait de saisir les véritables enjeux et les véritables batailles. Elle qualifiait les membres du groupe philo-trotskyste Anti Nazi League de « bidons » lorsqu’ils criaient leurs phrases vides de sens « Noirs et Blancs unissez-vous et combattez ». Ces mots étaient « vides », car, disait-elle : « il n’y a aucune base réelle sur laquelle une telle unité pourrait être construite ».

Le groupe Anti Nazi League était devenu « un grand carnaval de confusion politique à destination de la classe moyenne », qui « ne soulève aucune question politique, mais les enterre toutes, au nom de l’union la plus large ».

Olive Morris expliquait que le National Front, cible favorite des attaques de l’ANL, ne représentait qu’un symptôme et non la cause des idéologies et pratiques racistes, hégémoniques dans tous les secteurs de la société.

Au contraire, Olive Morris encourageait les personnes vraiment engagées à affronter les problèmes affectant la vie des NoirEs à tous les niveaux et au quotidien, que ce soit dans les écoles, face à la police, aux autorités locales et même aux syndicats. Elle disait qu’ « aucun problème lié au racialisme, au chômage, à la violence policière ou au manque de logement ne pouvait être réglé avec quelques concerts de rock contre les fascistes, la police ou l’armée [organiser des concerts de rock était la spécialité de l’Anti Nazi League]. Car le British National Party et d’autres organisations de l’extrême-droite hissent leurs têtes hideuses au dessus du terrain fertile travaillé par un système politique qui a perpétué la criminalisation, l’immobilité sociale et l’isolement des NoirEs et des minorités ethniques. »

L’Histoire Noire est une leçon pour la gauche. Tant que le soutien n’apparaît que lorsque le racisme est visible au point qu’il ne peut être ignoré, au lieu d’être affronté lors de batailles quotidiennes contre toutes les discriminations qui suintent de tout le corps social, la lutte pour créer des conditions égales pour tous fera toujours son pas en avant avec dix pas en arrière.

Olive Morris : née en Jamaïque en 1952, migre en Grande Bretagne à l’âge de 9 ans avec ses parents. Elle voyagea en Chine, en Afrique du Nord, en Irlande et en Espagne. Elle meurt d’un cancer en 1979. Il y a une plaque commémorative à son nom à Lambeth [arrondissement londonien].

Liste des groupes et mouvements qu’elle a co-fondé ou dans lesquels elle a lutté :
The Black Panther Movement (plus tard : Black Workers Group),
Brixton Black Women’s Group
The Organisation of Women of Asian and African Descent
Manchester Black Womens Co-operative
National Co-ordinating Committee of Overseas Students
Black Womens Mutual Aid Group
Brixton Law Centre
The squatter movement

source :  http://aabdx.lescigales.org/decembre2009.html

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2 commentaires pour Le mouvement Black Panther britannique et Olive Morris

  1. Liam dit :

    Pour ceux qui sont interesses par les liens entre les Panther et les groupes en Irlande voir:

    Brian Dooley, Black and Green: The Fight for Civil Rights in Northern Ireland and. Black America (London: Pluto Press, 1998)

  2. Martin le Bouquetin dit :

    En 1967-1968 à Londres, CLR James assiste et participe au développement du Black Power britannique. Le cycle de conférences « Dialectics of Liberation » qui rassemblent de nombreux acteurs des luttes noires et radicales américaines, impulse le développement d’un mouvement noir britannique, séparé en deux tendances. L’une, séparatiste et « léniniste », était menée par Obi B. Egbuna et l’organisation United Coloured People’s Association. En 1970, un second courant se détache, formé autour du British Black Panther Movement créé en 1968 et de Althea Jones-Lecointe, qui privilégie l’activisme de quartier et rejette l’avant-gardisme d’Egbuna et de ses partisans. James développe des liens avec ces mouvements, notamment au travers de son petit-neveu, Darcus Howe, et participe aux campagnes contre les violences policières dans le quarier de Notting Hill. Farrukh Dhondy raconte que James, appelé à prendre la parole, déclara :

    « Je vais vous dire ce qu’il faut écrire dans votre journal. N’utilisez pas toute cette rhétorique léniniste, vous n’en avez pas besoin ». Et il montrait du doigt des personnes dans le public et disait « quel est votre métier? » On lui répondait « Je suis chauffeur de bus ». « Alors, écrivez sur ce que c’est de conduire un bus, écrivez sur ce qui se passe dans les entrepôts, écrivez sur ce que vous voulez, et sur ce que vous ne voulez pas ».
    A propos de Freedom News, le journal des Panthers britanniques, James affirme que le rôle des petits groupes d’activistes n’est pas de formuler un programme pour les opprimés, mais de soutenir le mouvement en mettant en évidence, par la propagande et l’agitation, le potentiel révolutionnaire de l’activité autonome des opprimés.

    Préface de Sur la Question Noire, de CLR James (p. 26)

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