Condamnation par un évêque du soulèvement fenian de 1867

Voici le texte d’un sermon prononcé par un évêque contre l’insurrection de l’Irish Republican Brotherhood en 1867. Ce texte est intéressant dans la mesure où il est particulièrement sournois, faisant mine de comprendre pour mieux démolir. L’argumentation n’est pas théologique, mais politique : pour ne pas heurter de front les sentiments de révolte des masses, mais pour profiter à plein de l’échec de l’insurrection, l’évêque condamne celle-ci après-coup en montrant qu’elle était inopportune et désespérée, et qu’il faut donc par extension se soumettre à l’ordre établi.

«Très chers frères,

«J’ai à vous dire des choses qu’il n’est pas agréable d’entendre; mais, quand le troupeau est en péril, le pasteur doit parler. Plusieurs parties de ces diocèses ont été le théâtre de troubles qui ont amené pour quelques-uns, grâce à Dieu pour un petit nombre, la perte de la vie… N’êtes-vous pas honteux de penser que des Irlandais, que des concitoyens, se soient livrés à une entreprise aussi folle que celle de 1848, qui, comme elle, plus qu’elle, n’a pas été soutenue par le courage, cette qualité dont nous sommes si fiers et qui est la qualité nationale? Quel est le caractère presque unique du soulèvement de 1867? Des bandes de plusieurs centaines d’hommes ont, de tous côtés, attaqué des postes de police, et presque partout ont été repoussées et mises en fuite par des poignées de policemen comptant de six à douze hommes !

« Si nous avons lieu d’être honteux, nous avons lieu aussi de déplorer les actes de la dernière semaine et les machinations qui les ont provoqués. Quel est aujourd’hui l’état des choses en Irlande? Une inquiétude, générale, les affaires frappées de paralysie, le capital en fuite, les ateliers fermés, la constitution suspendue et les familles plongées dans la douleur… Le pis n’est pas encore arrivé, et je ne dois pas garder le silence quand non-seulement les vies, mais encore les âmes de mon peuple sont en péril.

« Je déclare donc, comme je l’ai déjà déclaré en deux occasions solennelles, d’accord avec tous les évêques d’Irlande, que les sociétés secrètes sont condamnées par l’église sous les plus sévères censures. J’ajoute, avec toute la solennité que requiert la circonstance, que le mouvement présent, ayant pour objet le renversement du gouvernement de la reine en Irlande et l’établissement d’une république irlandaise, est un mouvement complètement insensé et criminel aux yeux du ciel par la raison qu’il est insensé… Tous les souverains pontifes ont condamné les sociétés secrètes. C’est donc un devoir pour un catholique de cesser de faire partie de sociétés secrètes. Celui qui ne le ferait pas désobéirait à l’église et s’exposerait aux condamnations que l’église prononce contre ses enfans désobéissans. N’ayez pas de scrupules de conscience à l’égard du serment qui lie à de semblables sociétés. Au lieu d’être astreint à le tenir, on est astreint à ne pas le tenir. Comme dit le catéchisme dans sa brièveté et dans sa force, « il a péché en le prenant, il pécherait en le gardant… »

On s’est souvent demandé si des sujets avaient le droit de se révolter contre leur souverain et dans quelles circonstances ils pouvaient avoir ce droit. Une chose est au moins certaine, c’est qu’une révolte sans chances de succès ne peut se justifier. Sacrifier des vies sans espoir de succès comme compensation, non-seulement fait encourir une grande responsabilité devant les hommes, mais, constitue un grave péché aux yeux du ciel. J’affirme donc deux choses sans crainte d’être contredit. En premier lieu, le mouvement fenian n’a aucune chance de succès; en second lieu, parce qu’il n’a aucune chance de succès, il est un mouvement coupable…

« Et quel moment ont-ils choisi? Ce n’est pas celui où les forces de l’Angleterre sont occupées ailleurs, c’est celui où l’Angleterre a les mains libres et peut jeter toute sa puissance sur l’Irlande. Ce mouvement ne peut amener que des désastres. Mais supposons que les fenians tiennent tête à l’armée anglaise, à la marine anglaise, à tout le peuple d’Angleterre; supposons qu’ils puissent reconquérir l’Irlande: pourraient-ils la garder? Non; l’Angleterre sacrifiera son dernier homme et son dernier shilling plutôt que de laisser l’Irlande se séparer d’elle. N’y eût-il pas d’autre raison, la proximité des deux îles oblige l’Angleterre à reconquérir l’Irlande à tout prix…

« Il est beau de mourir pour son pays; mais tuer et se faire tuer pour changer le mal en pire, c’est un péché. Le crime s’aggrave en proportion des désastres, et il monterait à une énormité prodigieuse, si tout un pays était inondé de sang, ce qui arriverait nécessairement dans le cas d’une guerre civile en Irlande.

« Les choses étant ce qu’elles sont , moi, évêque, qui ai charge de dire la vérité, je déclare que le malheureux mouvement qui trouble à cette heure la paix du pays est un péché que l’église condamne sous les peines les plus sévères. Je m’adresse à tous ceux qui me reconnaissent pour leur pasteur : qu’ils abandonnent une entreprise insensée et criminelle ! La protection de Dieu ne les accompagne pas, la bénédiction de l’église ne les suit pas; ils n’ont pas à compter sur les faveurs du ciel. Il était fou de s’engager dans cette affaire, il serait insensé d’y persévérer. Au nom de tout ce qui est sacré, la patrie, la femme et les enfans, au nom du Dieu vivant, j’en appelle à tous ceux qui se sont compromis pour qu’ils se désistent à l’instant…

PATRICK LEAHY, archevêque de Cashel et d’Emly.

Thurles, le 12 mars 1867.

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