Liam O’Ruairc : Le retour de l’unionisme en tant qu’idéologie officielle d’Etat

Cet article date de 2010, néanmoins il est pleinement d’actualité. Il désigne l’unionisme en tant qu’idéologie impérialiste made in London et explique le contexte de son assomption actuelle brutale par le premier ministre britannique David Cameron, qui fait suite à la phase des ‘balles enrobées de miel’ nécessaire pendant l’époque du processus de paix, phase désormais révolue.

Les dernières élections au Royaume-Uni ont été un désastre pour les partis politiques unionistes, mais ont représenté un triomphe pour l’unionisme en tant que force politique et idéologique. Comme le remarque Liam Clarke, « l’unionisme politique est en détresse, mais l’Union elle-même est plus forte aujourd’hui qu’à aucun autre moment de l’histoire de l’Irlande du Nord. Elle n’est pas en danger et peut être considérée comme un fait acquis pour l’avenir prévisible » (Liam Clarke, ‘Why a crisis for unionist politics doesn’t mean a crisis for the Union’, The Newsletter du 11 mai 2010). Ceci a lieu parce que tous les partis politiques du Royaume-Uni se sont engagés explicitement pour le maintien et le renforcement de l’Union.

Voici un fait qui, de façon surprenante, n’a pas suscité d’écho particulier dans les médias. Dans un interview au journal Daily Telegraph, David Cameron [premier ministre du Royaume-Uni] a souligné son engagement envers l’Union : « L’Union vient en premier » a-t-il dit, tout en ajoutant : « Mon unionisme est très profond ». Il a averti que rien ne devrait être fait qui puisse « la menacer ou la saper » ((Iain Martin et Andrew Porter, ‘David Cameron flies the flag for Britain’, The Daily Telegraph du 12 décembre 2007).

Dans un discours prononcé en décembre 2007, David Cameron a affirmé : « Je crois passionnément en l’Union et dans le futur du Royaume-Uni dans son ensemble. (…) Nous devons affronter et vaincre le vilain filet de séparatisme qui s’infiltre dans les plis du drapeau de l’Union. Et dans tous les coins de ces îles (remarquez le pluriel – LOR), je veux qu’on m’entende lorsque je dis ceci : mieux vaut une union imparfaite qu’une union brisée. Plutôt une union imparfaite qu’un divorce parfait. (…) J’accomplirai mon devoir qui est d’entretenir et de soutenir l’Union, quels que soient les positionnements politiques de mon parti dans les diverses circonscriptions de l’Union. (…) Et je travaillerai d’arrache-pied pour le consentement et le consensus afin de renforcer l’union et d’en finir avec le séparatisme. Par conséquent, effaçons la trace du séparatisme qui commence à défigurer notre pays. Cherchons des solutions pratiques et raisonnables à nos défis constitutionnels. Mais faisons-le dans un esprit d’unité, afin de voir l’Ecosse, l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord marcher de concert dans le vingt et unième siècle, avec confiance et fierté. Plus forts ensemble, plus faibles séparés. Plus forts ensemble, gardons pour toujours dans nos cœurs cette précieuse idée ». (David Cameron’s ‘Union’ Speech in Full, The Daily Telegraph du 10 décembre 2007)

Plus explicitement encore, en décembre 2008, David Cameron a fait référence, tout en les inversant, aux propos de l’ancien secrétaire d’Etat conservateur Peter Brooke. Celui-ci avait proclamé en 1990 que l’Etat britannique n’avait « aucun intérêt égoïste, ni stratégique, ni économique, à rester dans le Nord », mais, précisait-il, le fait que l’Irlande du Nord doive rester fermement inscrite dans le Royaume-Uni était « dans les intérêts de l’Irlande du Nord » et « dans les intérêts du Royaume-Uni ». De son côté, David Cameron a assuré qu’en tant qu’unioniste engagé et que premier-ministre putatif, l’Union était « aussi dans mon intérêt égoïste et stratégique » (Gerry Moriarty, ‘Cameron vows support for union of NI with Britain’, The Irish Times du 8 décembre 2008).

En mai 2010, Cameron a fait le serment suivant : « Je ne sera jamais neutre sur la question de l’Union » (Steven McCaffery, ‘In Belfast, Cameron vows to bloster union’, The Irish Examiner du 5 mai 2010).

Durant les élection de 2010, un fait à remarquer a été la section du Manifeste électoral du Parti Travailliste intitulée « Protéger le Royaume-Uni et soutenir l’Union ». C’est seulement dans cette section du Manifeste que les 6 comtés sont mentionnés, sans qu’il soit fait référence à l’unité [de l’Irlande] par le consentement. Au contraire, on y parle d’aider les gens dans le Nord à travailler ensemble à l’intérieur de l’Union.

Dans l’intérêt du processus de paix, l’Etat britannique devait prétendre qu’il n’avait pas d’intérêts égoïstes à défendre en Irlande et qu’il était neutre sur la question du statut constitutionnel des six comtés. Le fait qu’il en soit revenu à une position explicitement unioniste signifie un revirement significatif, qui semble indiquer que le gouvernement britannique reconnaît qu’il s’agit dorénavant d’une situation « post-processus de paix ».

Ceci signifie également que l’argument selon lequel il fallait épargner aux six comtés la politique de coupes budgétaires pour les besoins du processus de paix, ne peut plus être utilisé. On rapporte que Mervyn King, gouverneur de la Bank of England, a dit que quiconque formerait le prochain gouvernement deviendrait rapidement le premier ministre le plus impopulaire de mémoire d’homme, et qu’il serait écarté par les urnes pour toute une génération.

Le gouvernement britannique a des projets de coupes budgétaires qui s’élèvent à 6.25 milliards de £ de « dépenses publiques improductives » et dans ce cadre exige des ministères concernés qu’ils réduisent leurs dépenses de 704 millions de £. Ceci signifie que les six comtés devront faire face à des restrictions budgétaires pour un montant de 128 millions de £.

Les coupes budgétaires affecteront le Nord davantage que l’Angleterre, l’Ecosse ou le Pays de Galles, parce qu’elle est d’autant plus dépendante du secteur public et des aides d’Etat. Par an, les subsides et subventions diverses attribuées au Nord s’élèvent à plus de 9 milliards de £ (environ 10,5 milliards d’ €). Ce qui veut dire que pour chaque homme, femme et enfant du Nord, l’Etat britannique paye environ 9.700 £ par an (Dan Keenan, ‘British state aid linchpin of economy’, The Irish Times du 14 mai 2010).

La dépense publique s’est élévée jusqu’à des niveaux jamais atteints, pour atteindre 74% du PNB du Nord. A peu près la moitié de cette somme va aux services publics et l’autre moitié à la sécurité sociale et autres types de revenus (Pat Leahy, ‘North braced for austerity measures’, The Sunday Business Post du 9 mai 2010)

Environ 32% de la main d’oeuvre des six comtés travaille dans le secteur public. Selon David Cameron, l’Etat a plus de poids économique qu’il n’en avait dans les pays communistes du Bloc de l’Est, c’est une situation clairement insoutenable. » (Dan Keenan, ‘Comments on potential for North cutbacks rejected’, The Irish Times du 26 avril 2010).

Ces mesures d’austérité, jointes au fait que le secteur privé du Nord, insignifiant et sous-performant, a en outre été grièvement frappé par la crise économique, vont mettre la base économique du processus de paix sous une lourde pression. Déjà l’an passé, certains avaient remarqué que la récession et son impact, ainsi le fait que l’unité [de l’Irlande] ne s’était pas rapprochée depuis 1998, étaient susceptibles d’engendrer « un degré croissant d’insatisfaction envers l’ordre établi » (Dan Keenan, Nationalist gripes and recession ‘threat’ to peace, The Irish Times du 27 juillet 2009).

Lorsque la chaîne CNN a demandé à Brian Cowen [à l’époque, premier ministre des 26 comtés] invité à la Maison Blanche lors de la Saint Patrick, s’il allait y avoir une Irlande unie, ce dernier a répondu : « pas sans le consentement du peuple d’Irlande du Nord », tout en soulignant que seule une minorité dans le Nord voulait le changement. Le fait que le gouvernement britannique cherche à renforcer l’Union et que la situation économique se détériore accroîtra le nombre de ceux qui, dans la communauté nationaliste, ne peuvent pas recevoir de bénéfices de la situation en cours.

C’est pour cette raison que le point de vue de Cameron a été critiqué par Shaun Woodward, ancien Secrétaires aux affaires nord-irlandaises, qui a qualifié cette position « d’imprudente », en tant qu’elle pouvait déstabiliser le processus de paix et renforcer l’insurrection républicaine (Cameron criticised over ‘reckless’ NI approach, UTV website, 2 mai 2010)

En tous cas, cette position détruit toute illusion sur la neutralité de l’Etat britannique quant au statut constitutionnel des six comtés et sur l’idée que les bénéfices économiques du processus de paix seraient durables. Elle montre aussi que l’unionisme n’est pas une idéologie nord-irlandaise, mais qu’elle est essentiellement « made in London ». après tout, le nom intégral du parti au gouvernement est «The Conservative and Unionist Party.”. 

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