Reportage depuis les lignes de front à Ardoyne

Voici un reportage in vivo, solidaire mais assez critique, sur les dernières émeutes d’Ardoyne, écrit par un anarchiste du Workers Solidarity Movement et publié sur leur site le 14 juillet.

L’émeute a éclaté dans les « quartiers nationalistes » du Nord ce mardi 12 juillet après les parades orangistes annuelles. La plus violente agitation a eu lieu dans le quartier d’Ardoyne à Belfast-nord, où 16 policiers furent blessés et où 60 balles en plastic, munitions mortelles, ont causé plusieurs blessés. ‘John Creagh’, membre du WSM, nous livre son reportage d’Ardoyne et ses enseignements.

La ligne officielle, telle qu’elle s’exprime par les bouches institutionnelles et médiatiques, fait état de racailles et de hooligans qui mettent le souk à Ardoyne, mais sous la surface, on trouve une autre histoire, une histoire qui ne colle pas à l’image de ‘normalité’ présentée par ceux qui profitent de l’ordre établi.

Loin d’être un événement situé à côté de la guerre de classes infligée aux travailleurs par les dominants, sous la forme du chômage de masse et des coupes budgétaires, ce nouvel épisode ‘d’émeutes sectaires’ représente la voix des sans-voix, de ceux qui n’ont rien à perdre et qui ont le moins profité du processus de paix. L’absence d’espoir, la pauvreté et la misère sociale sont symptomatiques de cet Etat et de cet ordre social qui repose sur la violence et la protection des intérêts des riches.

Depuis quelques années, le point chaud de cette parade n’est plus Drumcree, mais cette section litigieuse de Crumlin Road à Belfast-nord. Le passage à cet endroit de la parade orangiste est rejeté très majoritairement par les riverains. La nature sectaire et réactionnaire de l’Ordre d’Orange s’exprime par son insistance à continuer à passer à cet endroit malgré les propositions qui lui ont été faites de prendre un autre itinéraire. Ardoyne, comme d’autres quartiers populaires dans le Nord qui sont à l’interface [zones-frontières entre quartiers nationalistes et unionistes], a été un point nodal de sectarisme, de répression étatique et de conflit armé.

Il était clair dès le départ que la violence serait inévitable à la fin de la marche, au lendemain des émeutes de Short Strand et des désordres s’étant déroulés dans d’autres coins de Belfast. Les reportages médiatiques récents, les opérations de type militaire menées par la police paramilitaire PSNI, ainsi que le désir clairement exprimé des protestataires d’aller au-delà des formes tolérées, tout cela a contribué aux affrontements qui allaient avoir lieu.

Je n’ai pas pu aller voir le rassemblement organisé par le groupe de riverains CARA (Crumlin Ardoyne Residents), inspirés par Sinn Fein [provisoire], à cause des barrages de police et du fait qu’il fallait une invitation. D’autre part, je n’avais pas vraiment envie d’y participer. J’ai préféré rejoindre la manifestation organisée par GARC (Greater Ardoyne Residents Collective) qui est plus indépendant et ouvert à tous les groupes républicains, et qui souhaitait utiliser des modes d’actions plus militants et offensifs pour empêcher la marche.

Lorsque la marche atteignit Brompton Park vers 19h30, la contre-manifestation comptait plusieurs centaines de personnes. La foule a entedu le discours prononcé par Dee Fennell du GARC, expliquant les raisons qui les faisaient s’opposer à cette parade et condamnait à l’avance le PSNI et l’Ordre d’Orange pour toute violence qui pourrait avoir lieu. Puis il a remercié tous les participants et les a appelé à se disperser pacifiquement. Pendant ce temps, les canons à eau étaient en position flanqués de lignes de policiers anti-émeutes.

Comme beaucoup de participants préférèrent ne pas se disperser, il y eut un certain temps d’attente et d’observation avant que que ça ne pétât à proprement parler. Comme d’habitude, il n’a fallu que quelques jets de caillasses et de canon à eau pour que soit lancées des heures et des heures d’émeute soutenue. Les lignes de police ont été attaquées à entrées différentes d’Ardoyne, et les policiers qui avaient pris position sur les toits des boutiques d’Ardoyne furent vite forcés de se retirer sous les tirs de barrage de projectiles divers. De même, il n’a pas fallu attendre longtemps avant que ne soient lancés les premiers cocktails molotov. Les briques et bouteilles pleuvaient dru et une voiture fut brûlée près des lignes de police. Alors, la foule applaudit à tout rompre et se mit à crier en chœur « SS-RUC » [équivalent de « CRS-SS »].

Des bières furent ouvertes et partagées au milieu des jets de cocktails, de briques et de bouteilles sur la police, ce qui à certains moments donnait des airs de fête à ce rassemblement. J’ai pu parler à d’anciens collègues et amis que je n’avais pas vus depuis des années, et j’ai observé que beaucoup de gens avaient fait le voyage depuis d’autres quartiers de Belfast et même de plus loin, comme certains « touristes révolutionnaires » venus d’Espagne, d’Italie et de Suède. Ils devaient se demander où diable ils avaient mis les pieds lorsque ceux qui faisaient rouler la voiture en feu perdirent le contrôle de la voiture et que tout le monde se mit à déguerpir pour sauver sa vie.

Les émeutiers formaient un mélange de ceux qui sont là pour le fun de « l’émeute récréative » comme disent les médias et de tout un autre contingent, motivé par la haine de classe, le sectarisme, de ceux qui veulent tout simplement cogner du flic et enfin des républicains militants. Toutes ces tendances furent mélangées dans ce creuset, et sous l’effet de l’agent provocateur représenté par la marche de l’Ordre d’Orange, les conditions étaient réunies pour créer une explosion de colère et de haine contre toutes les formes d’autorité. Les diverses branches du républicanisme tentaient d’exercer un contrôle et une influence, mais la nature spontanée de l’émeute avait sa propre dynamique et devenait la voix des sans-voix.

La police a globalement réussi à limiter la nombre de blessés de son côté et à faire en sorte que la marche puisse passer. Il est vrai que l’émeute a été pire que les années précédentes, mais le PSNI tenait en réserve des unités armées au cas où. Malgré quelques percées des émeutiers, le canon à eau et l’usage des balles en plastic a permis à la police de contenir l’émeute dans une petite zone de ruelles pendant le plus gros de la soirée. J’ai pu observer des flics maniaques de la gachette en train de tirer sur des gens de tout âge, y compris sur un photographe, qui vient de porter plainte.

Cette violence envoie le message suivant : tout n’est pas au beau fixe dans le Nord et la parade de l’Ordre d’Orange n’est pas la bienvenue à Ardoyne, mais se fait sur le dos des gens du quartier qui doivent ramasser les pots cassés. Le risque, c’est que la résistance violente ne devienne un spectacle, une fin en soi, sans autre sens ni objectif.

Comme les Provos il y a longtemps, qui finirent par succomber au goût du pouvoir et par troquer leurs fusils contre des sièges à la table de leurs maîtres, ce sont aujourd’hui les diverses branches du républicanisme qui profitent aujourd’hui d’un nouvel afflux de recrues, des combattants de rues experts en émeute et en affrontement avec la police.

A court terme, ces dernières émeutes estivales dans le Nord ne font qu’approfondir les divisions entre communautés, retranchées derrières leurs loyautés traditionnelles, et nuisent à la construction de politiques indépendantes d’action directe ouvrière et d’anarchisme révolutionnaire de lutte des classes. Toutefois, en tant qu’anarchiste, j’ai considéré comme important de montrer que nous sommes solidaires du peuple d’Ardoyne et que nous le soutenons. L’enjeu pour les anarchistes est de canaliser la colère montante et le désenchantement envers statu quo en direction d’une ligne non sectaire contre nos ennemis véritables, les politiciens et les Robert Murdoch de ce monde.

source : http://www.wsm.ie/c/ardoyne-anti-orange-order-riot-july-2011

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