De l’utilisation des figures radicales au sein de la gauche révolutionnaire

Voici un bon texte de réflexion, dans lequel nous nous reconnaissons, sur un aspect de la militance dans le camp révolutionnaire aujourd’hui. Le texte explique que cette nécessité de se démarquer le plus violemment possible du ronron inepte et mensonger de la « gogoche » – dans la volonté d’être sérieux et offensif – nous fait pourtant arborer des formes souvent absconses et qui nous mettent en porte-à-faux avec la société, que ce soit chez les autonomes ou chez les maos.

La révolution s’est toujours parée de symboles et de formules codifiées, comme pour inscrire dans des formes éternelles, qui parlent aux gens d’aujourd’hui et qui parleront, peut-être, à ceux de demain, les mots d’ordre de l’émancipation des classes opprimées. L’efficacité de ces codes n’est plus à démontrer : les toges romaines et le terme de « république », tirés de l’idéalisation de la Rome antique, ont permis à Robespierre et aux révolutionnaires français de rallier ceux et celles qui voulaient se battre pour la liberté et l’égalité, contre le despotisme monarchique. Le devenir de ces symboles est aléatoire : ces mêmes avatars issus de la Rome antique ont été consumés par la Révolution française, ils devaient ne plus jamais servir le combat pour l’émancipation. En revanche, il y a des symboles qui restent actifs : la faucille et le marteau, qui firent leur apparition massive après la révolution d’Octobre, signifient encore pour beaucoup de militants dans le monde entier le renversement de la classe possédante, la bourgeoisie, par la classe de ceux qui n’ont que leur force de travail, le prolétariat. Il faut noter que ces symboles ne sont pas creux : ils correspondent à une pratique. On ne se bat pas de la même manière si l’on revendique le drapeau noir ou bien un portrait de Mao.

Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il y a, depuis une dizaine d’années peut-être, une réapparition en France de symboles et de formules codifiées qui sèment le trouble parmi les références devenues traditionnelles de la gauche radicale. En effet, le militantisme de gauche révolutionnaire en France s’est figé, depuis quarante ou cinquante ans, autour de trois systèmes majeurs de références, qui sont les seuls « permis » par l’opinion publique, les seuls qui remettent en cause le système sans trop choquer. Pour nous, il est clair qu’il s’agit là de références aseptisées, qui ne font plus peur, et qu’en somme elles ont été intégrées au système capitaliste, qui a du même coup la possibilité de se construire une opposition qu’il contrôle tout en la combattant. Ces trois systèmes de références sont l’anarchisme organisé, le trotskisme parlementaire ou semi-parlementaire, et le communisme révisionniste du P.C.F. et apparentés. Il y a bien longtemps maintenant que Proudhon, le « A » cerclé ; Trotsky, les programmes de la IVè Internationale ; le « communisme » institutionnel du P.C.F., chacun à leur manière, ont perdu leur contenu subversif quant à la transformation socialiste complète de la société capitaliste. Il faut en tirer un constat clair et grave : les systèmes de références qui occupent actuellement la place dévolue à la gauche révolutionnaire la parasitent, la font fonctionner de manière artificielle. En d’autres termes, ces systèmes ne sont plus révolutionnaires, même s’ils en gardent le nom.

Précisons que nous considérons l’aspect linguistique et structurel des mouvements de gauche radicale : nous ne nous occupons pas ici de savoir si la pratique autogestionnaire, si le fait de prendre le pouvoir par les urnes ou encore si faire de l’entrisme dans les partis sociaux-démocrates peut mener à la révolution socialiste. Notre propos est de constater que les références qui correspondent à ces pratiques ne sont pas considérées comme dangereuses par le système. (Ce qui, bien entendu, pose aussi dans un autre champ la question de savoir si ces pratiques sont vraiment révolutionnaires).

Les organisations anarchistes, les partis électoraux trotskystes, le vieux P.C.F. sont les seuls voix politiques qui s’expriment au nom de la révolution dans l’espace médiatique ; or, leur rhétorique et leurs symboles ne sont plus considérés par le système comme révolutionnaires. C’est pourquoi la place traditionnellement consacrée aux références pouvant servir de symboles à la révolution est à présent, et ce depuis un temps difficile à déterminer (peut-être depuis mai 68), tout simplement vacante. Et ce, alors que ces organisations et ces partis nous font croire le contraire : c’est pourquoi leur responsabilité est grande dans l’état de désolation actuelle dont souffre en réalité le militantisme de gauche radicale, et dans la criante absence d’une alternative d’ampleur face aux injustices mises en place par le capitalisme.

Mais nous pouvons aussi constater, depuis une dizaine d’années environ, peut-être moins, un retour, une résurrection de références précédemment victimes de l’oubli, du mépris ou du scandale. Nous voyons ainsi réapparaître, ici et là, de façon isolée et groupusculaire pour le moment, les figures de Lénine, de Staline, de Mao Zedong, pour ce qui est des organisations « marxistes-léninistes », et des rhétoriques semblables à celles de Spinoza ou de Nietzsche, pour ce qui est des groupes « autonomes » ou « appelistes ». Le soupçon général, nous pourrions même dire la campagne massive de disqualification lancée contre les figures des régimes communistes du XXè siècle, les ont reléguées dans les ordures de l’histoire, discréditant par avance tout militant qui aurait l’idée saugrenue, voire malfaisante, de s’en réclamer. Dans un autre ordre d’idée, le caractère abscons de la rhétorique philosophique d’un Héraclite, d’un Spinoza, d’un Nietzsche ou d’un Guy Debord confère naturellement, au discours de ceux ou celles qui en usent et en abusent, un aspect repoussant, incompréhensible, et radicalement inaccessible.

Il nous semble que, chacune de leur côté, les figures du marxisme-léninisme et la rhétorique philosophique des appelistes ont pour fonction de briser le monolithe fabriqué progressivement par les forces qui occupent le système de références de la gauche radicale. Se revendiquer de Staline choque et fait peur ; tout comme utiliser des formules dogmatiques et métaphoriques du style « Le désert ne peut plus croître, il est partout » (L’insurrection qui vient). Il s’agit ici de groupuscules de gauche radicale qui ressuscitent les discours de Staline aux Congrès du P.C.U.S. ou la prose de La Société du spectacle pour dé-sédimenter, déconstruire, voire détruire le discours et les figures aseptisées des forces qui trônent actuellement sur la gauche révolutionnaire en France.

Cependant, il faut se garder de saluer sans réserves la réapparition de ces systèmes de références vraiment subversifs. Si cela nous invite à penser que la place vacante de la gauche radicale tend à être réoccupée, après que les figures dominantes soient délogées, nous constatons tout de même que ces « nouveaux » systèmes de références sont irrémédiablement passéistes. C’est le principal, et peut-être le seul défaut, des systèmes de références qui utilisent la figure de Staline ou la rhétorique de Spinoza. Il est plus que nécessaire que la gauche radicale reprenne vie, et offre une véritable alternative à la montée de l’extrême-droite partout en Europe, à la place de ces vieux partis électoraux désuets ou de ces organisations angéliques qui prétendent n’avoir jamais commis d’erreurs, sans parler du P.C.F. qui n’a plus de communiste que le nom. C’est pourquoi le travail sur les symboles et les formules effectué par les organisations marxistes-léninistes d’une part, et les autonomes d’autre part, est effectif, en ce sens qu’il entraîne doublement la fissuration du système de références de l’extrême-gauche traditionnelle et la création d’une alternative sans concessions au fascisme.

Simplement, il faut tenir compte du fait que l’occultisme philosophique, tout comme les Congrès du P.C.U.S., appartiennent aux siècles passés : il est impensable de vouloir renouveler en profondeur le militantisme de gauche radicale sans se poser la question de savoir si l’icône de Staline ou le discours more geometrico de Spinoza ont encore un sens politique, tels quels, aujourd’hui. Le décalage, l’intempestivité de ces références fait à la fois leur force et leur faiblesse : si Staline fait peur aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il est mort, c’est en tant que « spectre » ; en d’autres termes, c’est parce que ceux et celles qui s’en réclament sont parfaitement conscients de ce que cela signifie, et ce, contre la propagande occidentale et l’opinion publique hostiles à ce que fut le stalinisme historique, c’est-à-dire une fois que l’histoire de Staline ait été sédimentée. En se mettant volontairement à l’écart du discours dominant et pétrifié sur le stalinisme, les militants ont l’avantage de créer le trouble au sein du monde politique et d’ouvrir une brèche qui rend à nouveau pertinentes les idées de révolution et de communisme ; mais également le désavantage de s’enferrer dans un système qui a perdu de son actualité et qui n’est plus possible dans les formes qu’il a prises par le passé. De même, écrire des textes en forme d’aphorismes comme le faisait Nietzsche, c’est remettre en cause en profondeur les formes corrompues de la discussion démocratique moderne qui n’aboutissent à rien, figées dans un « toutes les opinions se valent » ; mais c’est également prendre le risque de transformer toute pensée en une scolastique élitiste, excluant d’emblée de la vie politique tous ceux qui n’ont pas un master de philosophie ou de littérature moderne.

Post-scriptum. – Ceci dit sans remettre en cause la sincérité et le travail quotidien des militants de toutes les organisations révolutionnaires. Notre optique est d’interroger la pertinence des références invoquées actuellement par les révolutionnaires, dans un climat de reconstruction d’une gauche radicale qui avait été réduite à peau de chagrin pendant près de trente ans, à la suite des années rouges, après le hold-up mitterandien sur la culture de gauche. En 68, nous savions de qui nous réclamer ; les polémiques de l’époque entre les différents courants révolutionnaires n’occultaient pas le fait que chacun savait pourquoi certains se réclamaient de Mao, d’autres de Trotsky, de l’Internationale situationniste et d’autres encore de l’anarchisme. Les fondements de ces références étaient alors connus de tous, tandis qu’aujourd’hui, nous sortons à peine la tête de l’eau de l’ignorance et de l’incompréhension.

F. T.

source : http://feudeprairie.wordpress.com/

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