La parole à Sean McStiophain

Sean McStiophain occupait de 1969 à 1972 le poste de chef d’Etat-major de l’IRA provisoire. Ceci est l’avant-propos de son autobiographie politique, publiée en 1975.

De grandes quantités de papier ont été noircies à mon propos par des journalistes du monde entier, dont la plupart ne m’ont jamais rencontré et encore moins interviewé. Une grande quantité de ces articles a été, pour le dire poliment, erronée et persifleuse. Une partie de ces articles n’était rien d’autre que de la « propagande noire » ou de la mise au pilori à mon encontre. La plus grande partie a été écrite de façon ignorante par des journalistes étrangers incapables de vérifier les faits. Quoiqu’il en soit, ce qui en est ressorti est une représentation donnant de moi l’image d’une brute au cœur de pierre, indifférente aux pertes de vies humaines ou aux souffrances des gens, et d’une sorte d’abruti obsédé par l’usage de la violence, doublé d’un fou maniaque du pouvoir résolu à se maintenir à son poste coûte que coûte.

Il est certes vrai que lorsque j’étais à la direction, j’étais ferme et décidé. Mais aucun dirigeant révolutionnaire ne peut être autrement s’il veut que son mouvement aille de l’avant. Comme l’on sait, le mouvement républicain provisoire a connu une progression fantastique depuis ses humbles débuts en décembre 1969 jusqu’à mon arrestation trois ans plus tard. Les pertes de vies humaines m’ont toujours affectées. J’ai toujours été conscient que chaque personne tuée, qu’elle soit combattante ou pas, et quels que soient les responsables, étaient le fils ou la fille de quelqu’un, l’époux, le père ou la mère ou l’épouse de quelqu’un. La mort violente de chaque personne provoquait d’immenses souffrances et deuils dans les familles, qu’elles soient d’un côté ou d’un autre, et tout notre possible était fait pour éviter les victimes civiles.

Aucune guerre n’est menée sans victimes. Le mouvement républicain dans son intégralité, à la fois les militants de base et la direction, firent le maximum pour ne frapper que les combattants. Malgré toutes les précautions, des civils furent accidentellement tués par l’IRA, et nous avons exprimé des regrets pour chacun d’entre eux. Mais ces derniers ne représentaient qu’une faible proportion du total des victimes civiles. Quant au gouvernement britannique, en tant d’agresseur en Irlande, il est moralement et irrémédiablement le responsable de toutes les vies perdues et de toutes les effusions de sang, que ce soit dans ce conflit irlandais comme dans les précédents.

McGuinness, O’Conaill, McStiophain et Twomey

En ce qui concerne ma prétendue soif du pouvoir, c’est un fait que j’ai toujours été prêt à servir à tout poste où j’étais nécessaire. Si à n’importe quel moment de ma période passée à la direction, quelqu’un de mieux qualifié que moi avait été disponible, je lui aurais cédé la place, et cela aurait été mon devoir de le faire.

Les dirigeants de mouvements révolutionnaires doivent être préparés autant à la mise au pilori médiatique qu’à l’assassinat physique. Ces deux armes font partie de l’arsenal des agences contre-révolutionnaires. La mise au pilori a été intensivement employée à mon encontre de 1971 à 1973, alors que Kenneth Littlejohn, agent britannique avéré, déclarait à plusieurs reprises avoir reçu l’ordre de me tuer. Mais j’ai survécu pour raconter mon histoire, ma version des événements, qui dit comment et pourquoi j’ai rejoint le mouvement républicain. Je souhaite par là tirer au clair beaucoup d’inventions qui ont été narrées sur mon compte.

J’ai rejoint le mouvement révolutionnaire irlandais à l’âge de vingt et un ans. Pendant vingt quatre ans, j’en ai été un membre actif, qui réfléchissait, travaillait, organisait, semaines après semaine, de jour comme de nuit. Tout mon temps libre (et une bonne partie du temps de mon employeur) était consacré au mouvement. En fait, c’était toute ma vie. J’ai rejoint le mouvement par conviction, la conviction que la seule voie pour libérer le pays que j’aime tant et le peuple que j’admire tant, est la voie de la force des armes. Je suis resté dans le mouvement vingt quatre ans, les meilleures années de ma vie, parce que je n’ai jamais perdu la conviction ou le sens du devoir que tout révolutionnaire sérieux doit posséder si lui ou elle emprunte le chemin de la lutte, long et escarpé.

Je continue de penser que la violence révolutionnaire est la seule voie qui permette aux peuples opprimés de conquérir leur liberté. Les grandes nations comme les petites lui doivent leur existence. Qui pourrait penser que le Mozambique ou l’Angola peuvent renverser le système colonial portugais au moyen du débat? Ou que les Noirs de Rhodésie peuvent battre les racialistes de Ian Smith par des moyens constitutionnels? Pour eux, comme pour tous les peuples emprisonnés et exploités, il n’y a pas de voie sûre vers la liberté autre que la lutte armée.

En défendant ce principe, je ne suis pas motivé par des considérations confessionnelles [‘sectarian’] ou racialistes. Je pense que le peuple anglais devra lui aussi employer la violence pour renverser un système qui a apporté tant de souffrance à tant de gens pendant si longtemps. Il est évident que les éléments contre-révolutionnaires de la société pensent la même chose. Ce n’est un secret pour personne que le Brigadier Kitson et d’autres dans l’armée britannique envisagent leur rôle futur comme du « maintien de l’ordre » si la révolte sociale s’empare de leurs propres populations. Si ce jour advient, les républicains irlandais seront les premiers à tendre la main pour aider leurs camarades révolutionnaires.

Comme tous les républicains, j’attends le jour où les protestants d’Ulster prendront la juste place qui leur revient dans la nouvelle communauté de toute l’Irlande. Comme tous les républicains, je soutiens la Proclamation de 1916 et ses garanties de libertés religieuses et civiles, de droits égaux et d’égalité des chances pour tous. Je suis conscient que très nombreux sont les protestants d’Ulster qui me voient comme un fanatique catholique, bien qu’il soit bien connu que j’ai déclaré avoir plus de désaccords avec les évêques catholiques irlandais que les protestants n’en ont. Dans son livre, Maria McGuire prétend que j’aurais tenu, en prenant connaissance de la mort violente de civils à Belfast, le propos suivant : « Qu’importe si des protestants sont morts? Après tout ce ne sont que des fanatiques, n’est-ce pas? » Aucun doute là dessus, cette allégation m’a fait un mal indicible parmi les protestants du Nord! Et il ne fait aucun doute non plus que Maria McGuire a inventé ce « propos » à dessein pour me discréditer, et à travers moi, le mouvement.

Dans l’Irlande nouvelle pour laquelle les républicains se battent, de nouvelles structures politiques et économiques seront nécessaires afin que la propriété de l’Irlande soit rendue au peuple irlandais. De nouvelles attitudes sociales, conservant notre héritage chrétien commun, devront se former pour façonner la nouvelle société et éradiquer les mises à l’écart, les préjugés confessionnels, de classe, et tout autre type de préjugés.

Mais c’est aux diverses sections du peuple irlandais elles-mêmes de réussir à se mettre d’accord sur l’avenir de ce pays. Les « initiatives » politiques britanniques n’ont provoqué que des désastres irlandais. Les républicains ont toujours reconnu ce fait. Les unionistes progressistes commencent à le reconnaître. Il est évident qu’une paix durable en Irlande ne peut venir que d’initiatives politiques irlandaises.

La seule façon d’y arriver est de tenir une conférence de toutes les organisations irlandaises engagées dans la situation au Nord. La participation substantielle des protestants est essentielle.Toutes les nuances d’opinion doivent être représentées, révolutionnaires comme réformistes, radicaux, pacifistes et militants. L’autre possiblité, ce sont encore des années de violence révolutionnaire et contre-révolutionnaire. l’IRA ne peut pas être anéantie. Ni l’UVF-UDA. Ces organisations sont trop implantées à la base pour être vaincues. L’IRA a en particulier démontré cela, elle qui malgré les pertes de ressources humaines pendant ces cinq années de guerre révolutionnaire, est capable de mener des escalades militaires à volonté. Tant qu’elle garde cette capacité, elle ne peut être vaincue, quelles que soient les nouvelles tactiques ou les nouvelles armes employées contre elle.

Par contre, si la guerre révolutionnaire doit continuer car aucune formule britannique ne peut produire une juste solution, la souffrance de la population du Nord se prolongera. C’est pour en finir pour toujours avec cette souffrance que les plus grands efforts doivent être faits pour réussir à tenir cette conférence pan-irlandaise et arriver à un accord réaliste. Une telle solution convenue entre Irlandais ne laissera d’autre option aux Britanniques de de déclarer leur intention de retirer leurs troupes à une date spécifiée. Des garanties publiques des libertés civiles et religieuses seront données aux protestants d’Ulster. Elles pourront être consignées auprès des Nations Unies, de La Haye et d’autres organismes internationaux.

Il est désormais temps que cesse toute interférence, politique ou militaire, pour que le peuple irlandais puisse se réunir et convienne des compromis nécessaires à sa propre destinée. La politique d’Etat de l’ancienne Angleterre a été de nous diviser. Ce sont les ruines de cette politique qui ont causé la guerre dans le Nord. Mais l’Angleterre moderne ne doit pas chercher à corriger sa longue erreur en tentant de redessiner l’Irlande ou en exigeant de jouer un quelconque rôle dans ce nouveau dessin. Le peuple irlandais ne peut pas se permettre d’accepter de nouvelles expérimentations étrangères incompétentes sur son propre pays. Dès que les Britanniques reconnaîtront cela et partiront en paix, nos pays seront des endroits plus agréables à vivre.

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