Karl Marx, l’AIT et l’Irlande

Voici un chapitre tiré de l’encyclopédie Histoire mondiale des socialismes, tome 2 (1852-1914), sous la direction de Jean Elleinstein, qui explique la haute stratégie politique  envisagée par Marx, premier titan de notre classe, vis-à-vis de l’Irlande. Il existe en anglais un gros ouvrage compilant les textes de Marx et Engels sur l’Irlande, mais à notre connaissance il n’existe pas en traduction française.

A côté de celui de la Pologne, le cas de l’Irlande posait avec acuité le problème du soutien concret accordé par l’AIT [Association Internationale des Travailleurs, ou Première Internationale] aux peuples opprimés. A partir de 1857, aux Etats-Unis d’abord, puis en Irlande même, s’était développé contre l’oppression séculaire britannique le mouvement républicain des Fenians. Il incarnait les intérêts des paysans sous une direction formée d’intellectuels et de petits bourgeois et il réunissait ainsi les traits physiques d’un mouvement populiste révolutionnaire.

Sa tactique conspirative et ses attitudes sectaires avaient souvent été critiquées par Marx qui n’en soulignait pas moins ses objectifs révolutionnaires, en s’efforçant de favoriser son orientation vers la lutte de masse et l’unité d’action avec la classe ouvrière britannique.

En février et en mars 1867, une tentative de soulèvement armé avait échoué et, le 18 septembre, à Manchester, une attaque de la prison était parvenue à libérer des leaders du mouvement au prix d’un sanglant accrochage avec la police. Cinq fenians capturés pendant cette action avaient été condamnés à mort et cette décision déclencha en Angleterre comme en Irlande une vague de protestations. Au cours du mois d’octobre, ces événements eurent pour conséquence de fortes tensions au sein de la Ligue pour la réforme électorale dont le président, Beales, avait violemment condamné le mouvement fenian.

G. Odger et B. Lucraft, membres du Comité exécutif de la Ligue et du Conseil général de l’AIT qui avaient défendu les Irlandais dans une lettre publique furent amenés, sous la pression des radicaux bourgeois et des éléments chauvins de la rédaction du Beehive, à revenir sur leur position.

Il s’ensuivit, le 19 novembre 1867, au sein du Conseil général, un débat particulièrement agité qui se poursuivit pendant tout le mois. « Les Irlandais ont le droit à la révolte autant que les Italiens et ces derniers n’ont pas montré plus de courage que les Irlandais » s’écria Jung, tandis que Lesner justifiait la révolte irlandaise, dirigée contre ceux qui voulaient chasser de leur pays les habitants de l’île. E. Dupont affirma que les travailleurs anglais qui blâmaient les fenians commettaient plus qu’une faute car la cause des deux peuples était la même dans la mesure où ils avaient à vaincre les deux mêmes ennemis : l’aristocratie foncière et les capitalistes.

Le 26 novembre, après avoir montré que la domination anglaise sur l’Irlande avait été aussi ruineuse que la domination autrichienne sur l’Italie, P. Fox déposa sur la question une motion que Marx trouva « plate et maigre » (Lettre à Engels du 30 novembre 1867, Correspondance choisie, Ed. Moscou, p. 195). Marx qui avait préparé l’ébauche de son intervention se dispensa d’intervenir car il préférait que Fox, un Anglais, prenne la parole dans une réunion qui prolongeait l’Assemblée du 19 « ouverte aux amis de l’Association » (The General Council 1866-68, pp.258-259). A la différence de la motion, le discours de Fox lui avait plu « parce que concentré uniquement à l’aspect politique et international de la question » (Correspondance choisie, Ed. Moscou, p. 195). « La question, écrivait-il à Engels, est de savoir ce que nous devons conseiller aux ouvriers. Pour moi, ils doivent inclure dans leur programme l’abrogation de l’Union (…). C’est la seule forme légale de l’émancipation irlandaise, donc la seule acceptable pour le programme d’un parti anglais. L’expérience montrera par la suite si une simple union personnelle entre les deux pays est viable. Je suis à mi-chemin de le croire, à condition que cela se produise à temps. Ce qu’il faut aux Irlandais, c’est :
1. L’autonomie et l’indépendance vis-à-vis de l’Angleterre.
2. La révolution agraire. Les Anglais, avec la meilleure volonté, ne peuvent l’accomplir pour eux, mais ils peuvent leur donner les moyens de le faire.
3. Des droits protecteurs contre l’Angleterre. De 1793 à 1801, toutes les branches de l’industrie irlandaise ont prospéré. L’Union, qui fit supprimer les droits protecteurs institués autrefois par le Parlement irlandais, a désorganisé toute l’activité industrielle en Irlande (…). Dès que les Irlandais auront accédé à l’indépendance, le besoin les forcera à devenir protectionnistes, comme le Canada, l’Australie, etc. » (Ibidem, pp. 196-197).

L’aboutissement du débat sur l’Irlande, alimenté par l’expérience tirée de la pratique quotidienne de l’Internationale, se trouve dans la Communication privée du 1er janvier 1870 envoyée à toutes les sections nationales à la suite des désaccords survenus avec le Conseil fédéral de la Suisse romande. C’est un texte d’une grande portée générale qui inspira directement Lénine dans l’élaboration de sa réflexion théorique sur l’impérialisme.

« Si l’Angleterre, y écrit Marx, est la forteresse du landlordisme et du capitalisme européen, le seul point où l’on puisse frapper le grand coup contre l’Angleterre officielle est l’Irlande. En premier lieu, l’Irlande est la forteresse du landlordisme anglais, et s’il tombait en Irlande, il tomberait en Angleterre. En Irlande, l’opération est cent fois plus facile parce que la lutte économique y est concentrée exclusivement sur la propriété foncière, parce que cette lutte y est en même temps nationale et parce que le peuple y est plus révolutionnaire et plus exaspéré qu’en Angleterre. »

La Communication exprimait ensuite l’opinion que la fin de l’Union forcée entre les deux pays provoquerait en Irlande une révolution sociale aux formes arriérées, ce qui affaiblirait non seulement les propriétaires fonciers britanniques, mais encore la bourgeoisie. Celle-ci n’a pas seulement exploité la misère irlandaise pour rabaisser par l’émigration forcée des Irlandais pauvres la classe ouvrière en Angleterre, mais elle a en outre divisé le prolétariat en deux camps hostiles (…). L’ouvrier anglais vulgaire hait l’ouvrier irlandais comme un compétiteur qui déprécie les salaires, le standard of living (…). Cet antagonisme parmi les prolétaires de l’Angleterre est nourri et entretenu par la bourgeoisie, qui se dit que cette scission est le véritable secret du maintien de son pouvoir. »

Dernier aspect de la situation souligné par la Communication : le lien entre le militarisme et l’oppression sociale d’une part, l’exploitation et l’écrasement de la révolte irlandaise d’autre part : « L’Irlande est le seul prétexte pour entretenir une grande armée permanente qui en cas de besoin est lancée, comme cela s’est vu, sur les ouvriers anglais après avoir fait ses études soldatesques en Irlande. Enfin, ce que nous a montré l’ancienne Rome sur une échelle monstrueuse se répète en Angleterre de nos jours. Le peuple qui subjugue un autre peuple se forge ses propres chaînes. »

Afin de « pousser la révolution sociale » en Angleterre, il n’y avait pas de meilleur moyen que de « frapper un grand coup en Irlande » et, abstraction faite de toute « justice internationale », c’était « une condition préliminaire de l’émancipation de la classe ouvrière anglaise de transformer la présente Union forcée (c’est-à-dire l’esclavage de l’Irlande) en confédération libre et égale s’il se peut, en séparation complète, s’il le faut ».

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