Au sujet du livre d’Elise Féron sur le Nord de l’Irlande

Notre ami et camarade Liam O’Ruairc nous livre sa critique très informée et sagace du livre récent d’Elise Féron Abandonner la Violence? Comment l’Irlande du Nord sort du conflit (Paris, Payot, 2011. 236p). Que nos lectures attentives soient nos remerciements!

Ce livre récemment publié, rédigé en français pour un public francophone sur le ‘processus de paix’ dans le Nord de l’Irlande, a été favorablement accueilli par les médias, avec des recensions positives dans Le Monde et (bientôt) Le Monde Diplomatique. Cependant, personne n’a remarqué ou signalé les failles très importantes dans son analyse qui sont exposées ici plus bas. Le livre contient aussi un certain nombre d’erreurs factuelles. Par exemple, Sinn Fein est décrit comme principal représentant de la communauté nationaliste en 1998, ce qui alors n’était pas le cas (p.118), l’INLA a été formée en décembre 1974 et pas février 1976 (p.122), le Conseil de l’Armée pour la Continuité a été formé en 1987 et pas en 1996, et en raison de la reconnaissance du parlement de Dublin et non pas à cause du processus de paix (p.123).

Une idée centrale du livre est que “le conflit nord-irlandais ne concerne pas prioritairement la question des frontières actuelles de la province, mais plutôt la cohabitation sur un même territoire restreint entre des communautés ou groupes rivaux.” (p.172). Les principaux protagonistes du conflit ne sont donc pas l’Etat britannique et la population de l’Irlande, mais plutôt les nationalistes et les unionistes dans le Nord. Elise Féron parle ad nauseam du “conflit entre les deux communautes” (p.117 ou p.150 par exemple). Le conflit pour elle n’est pas essentiellement politique, centré sur les questions de l’autodétermination, la démocratie et de la souveraineté. Pour Féron ce sont “l’insécurité identitaire, la crispation culturelle des deux communautés” (p.144) qui sont responsables du conflit. Mais cette analyse est très contestable. Dans un article important, Chris Gilligan a démontré le caractère politiquement suspect et les failles essentielles des analyses du conflit centrées sur les catégories de “communauté” et d’ “identité”. (cf. Chris Gilligan, The Irish question and the concept of ‘identity’ in the 1980s, Nations and Nationalism 13(4), 2007, pp.599-617)

De plus, l’analyse que fait le livre de ces ‘communautés’ reste assez insuffisante, par exemple il ne dit quasi rien sur les rapports entre communautés, identités et classes sociales. (A ce sujet voir: Colin Coulter, Class, Ethnicity and Political Identity in Northern Ireland, Irish Journal of Sociology, Vol.4, 1994, pp.1-26). Dans son analyse de la communauté nationaliste par exemple, le livre ne possède pas la finesse et la capacité d’analyse des meilleures études sur le sujet, comme celles de Fionnuala O Connor et Frank Burton qui donnent une importance décisive aux classes sociales. (cf. Fionnuala O’Connor, In Search of a State: Catholics in Northern Ireland, Belfast: Blackstaff Press, 1993; Frank Burton, Frank Burton, The Politics of Legitimacy: Struggles in a Belfast Community, London: Routledge and Kegan Paul, 1978).

Elise Feron met beaucoup plus l’accent sur les explications “endogènes” du conflit (c’est-à-dire entre communautés au sein du Nord) que sur les facteurs “exogènes” (c’est-à-dire l’Etat britannique) pour expliquer la dynamique du conflit (p.37). Mais la dichotomie entre facteurs ‘internes’ et facteurs ‘externes” doit être remise en question, vu que l’Irlande du Nord dépend entièrement des subventions de l’Etat britannique; le Nord fait partie du Royaume-Uni et de son économie, on ne peut pas dire que l’Etat britannique est en position ‘externe’ face aux six comtés.

Les facteurs ‘externes” sont les conditions de possibilité matérielles des facteurs ‘internes’. (Liam O’Dowd, Review of John Whyte, Interpreting Northern Ireland, Clarendon: Oxford University Press, 1990, in Irish Journal of Sociology, Vol.1, 1991, pp. 141-146). Ce dernier point soulève l’aspect le plus critiquable du livre, à savoir l’absence quasi totale d’économie politique. Dans son analyse des identités communautaires, le livre donne une importance centrale au rôle de la famille ou de l’école, plutôt qu’à l’économie politique. (pp. 33 et suivantes). L’analyse du livre se trouve d’autant plus affaiblie qu’elle n’identifie pas la dynamique socio-économique du conflit. D’autres études soulignent l’importance cruciale de l’économie politique pour comprendre le processus de paix. (Voir par exemple : Jim Smyth and Andreas Cebulla, The Glacier moves ? Economic change and class structure, in Colin Coulter and Michael Murray (eds), Northern Ireland After The Troubles : A Society in Transition, Manchester University Press, 2008, pp.175-189 ; Kevin Bean, The New Politics of Sinn Fein, Liverpool University Press, 2007, pp.16 et suivantes; Goretti Horgan, Class in Northern Ireland, in Sara O’Sullivan (ed), Contemporary Ireland: A Sociological Map, Dublin: University College Dublin Press, 2007, pp.318-333 ; Mark McGovern and Peter Shirlow, Counter-Insurgency, Deindustrialisation and the Political Economy of Ulster Loyalism, in Peter Shirlow and Mark McGovern (eds), Who are ‘the People’ ? Unionism, Protestantism and Loyalism in Northern Ireland, London : Pluto Press, 1997, pp.114-139).

Les ‘grilles de lectures’ du conflit qui informent pour beaucoup le livre d’Elise Féron ont d’ailleurs été critiquées pour donner insuffisamment de poids aux contraintes matérielles ou économiques qui peuvent être exercées sur des régimes ‘consociationnels’ [régimes où deux sociétés coexistent] et ainsi influencer la sortie de conflit. (cf. Liam O’Dowd, Debating the Agreement : Beyond Communalist Dynamic ? in Rupert Taylor (ed), Consociational Theory : McGarry and O’Leary and the Northern Ireland Conflict, London and New York : Routledge, 2009, pp.295-309).

L’analyse que le livre offre du processus du paix montre qu’il mécomprend pour beaucoup la nature du sujet. Elise Féron écrit: ”le processus de paix implique que personne n’est totalement vainqueur, ou totalement perdant, ni les nationalistes, ni les unionistes”. (p.58) Les Provisoires ont un raisonnement similaire. Danny Morrison par exemple écrivait que le gouvernement britannique ne pouvait pas vaincre l’IRA, ni l’IRA vaincre le gouvernement britannique, et donc si les Provisionals n’ont pas gagné, ils n’ont pas perdu non plus. (Danny Morrison, The war is over…Now we must look for the future, The Guardian, 11 mai 1998)

Mais son raisonnement est faux. “L’objectif politique de l’IRA Provisional était de forcer le gouvernement britannique à se retirer. Elle a échoué. L’objectif stratégique de l’Etat britannique était de forcer l’IRA Provisional à accepter qu’il ne se retirerait pas d’Irlande sans le consentement d’une majorité dans le Nord. Il a réussi.” (Anthony McIntyre, ‘We, the IRA, have failed’, The Guardian 22 mai 1998).

Sur la question constitutionnelle, les accords de 1998 et le processus de paix représentent une défaite pour le républicanisme. Malgré tout le scepticisme de bon nombre d’unionistes au sujet des accords de 1998, “les Unionistes ont gagné, seulement ils n’en sont pas conscients.” (Paul Bew, The Making and Remaking of the Good Friday Agreement (Dublin: The Liffey Press, 2007) pp. 28 et 100) « De manieère générale, en ce qui concerne le conflit constitutionnel entre le nationalisme et l’unionisme en Irlande, il semble que c’est ce dernier qui est sorti vainqueur. » (Thomas Hennessey, Negotiating the Belfast Agreement, in Brian Barton and Patrick J. Roche (eds), The Northern Ireland Question: The Peace Process and the Belfast Agreement, Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2009, pp.55-56).

Le dirigeant unioniste David Trimble se demandait même si le fait que l’unionisme sortait vainqueur des négociations de 1998 serait un obstacle pour que les Provisionals souscrivent aux Accords du Vendredi Saint. (Dean Godson, Himself Alone: David Trimble and the Ordeal of Unionism, London: Harper Collins, 2004, pp.326-334 et 347). Car l’Accord du Vendredi Saint ne satisfait même pas les critères minimum que le Sinn Fein avait établi pour accepter le résultat des négociations. (voir par exemple l’article de Gerry Adams dans Ireland on Sunday le 8 mars 1998. Voir aussi Gerry Adams, Change needed for North’s transition, The Irish Times, 13 mars 1998).

Ailleurs, Danny Morrison indique que parmi “les pilules amères que le processus de paix a forcé les républicains à avaler” il y a: “la suppression des Articles 2 et 3 de la constitution irlandaise (souveraineté sur le Nord), le retour d’une assemblée d’Irlande du Nord, abandonner la politique d’abstentionnisme dans le Nord, devoir s’appuyer sur des commissions de l’Etat britannique pour déterminer le futur des droits de l’homme, de l’égalité et de la police, la reconnaissance implicite de la nécessité du consentement unioniste sur la question constitutionnelle”. (Danny Morrison, Stretching Republicans Too far, The Guardian, 13 juillet 1999).

Il rajoute plus tard: “les républicains prennent part à une Assemblée dont ils n’ont jamais voulu. Le gouvernement britannique n’a jamais indiqué l’intention de se retirer. L’armée britannique demeure présente dans certaines zones nationalistes. La police n’a pas été réformée. Les problèmes d’égalité et de justice n’ont toujours pas été résolus.” (Danny Morrison, Get on with the business of peace, The Guardian, 14 October 2002).

Mais Morrison se refuse à conclure de ce catalogue de désastres que le processus de paix a été une défaite abjecte pour les républicains.” (Gerard Murray and Jonathan Tonge, Sinn Fein and the SDLP From Alienation to Participation, London: Hurst & Company, 2005, p. 234). Même d’un point de vue réformiste ou nationaliste constitutionnel, l’Accord du Vendredi Saint apparaît comme une défaite. Dans une analyse célèbre, Austin Currie (un ancien membre influent du SDLP) souligne que le traité de Sunningdale de 1973 renforçait beaucoup mieux l’intérêt du nationalisme que les accords du vendredi saint. (Austin Currie, All Hell Will Break Loose, Dublin: O Brien Press, 2004, pp.431-435) Tout cela remet sérieusement en question la conclusion d’Elise Féron, selon laquelle les accords de paix ont été signés « sans que l’un ou l’autre des adversaires ait emporte un succès décisif ». (p.88)

Pour Elise Féron, « les accords de 1998 réalisaient un compromis » (p.8). Elle poursuit : « A bien des égards en effet, l’élaboration de compromis a signifié pour les uns, comme pour les autres, l’abandon de revendications centrales de leurs projets politiques » (p.55). En fait, il est plus juste de dire que cela signifie l’abandon de revendications centrales pour les uns plutôt que pour les autres. Ce sont les républicains qui ont fait les concessions majeures. Comme l’écrit Eamonn McCann, “les républicains et les unionistes devront abandonner beaucoup de bagage historique pour faire marcher l’Accord de 1998, mais ce sont les républicains qui devront abandonner le plus.” Car si les Unionistes ont conservé leur position, “les dirigeants républicains ont accepté que l’analyse républicaine est fausse.” (Eamonn McCann, War and Peace in Northern Ireland, Dublin: Hot Press Books, 1999, pp. 236-239).

C’est ce que souligne aussi Jonathan Powell, le bras droit de Tony Blair: “Ce qui était paradoxal, c’était qu’il était beaucoup plus difficile de vendre les Accords de 1998 aux Unionistes qu’aux Nationalistes et Républicains; alors que ces derniers avaient dû faire bien plus de concessions. Après tout, en acceptant le principe de consentement, que ce sera la population d’Irlande du Nord qui décidera de son futur, on peut se demander le pourquoi de la campagne armée et des souffrances.” (Jonathan Powell, Great Hatred, Little Room. Making Peace in Northern Ireland, London: The Bodley Head, 2008, p.109).

Les Accords de 1998 vont beaucoup plus loin qu’un ‘compromis’ entre le républicanisme et l’unionisme. Le plus grave, d’un point de vue républicain, dans le fait que les Provisoires aient souscrit à l’Accord du Vendredi Saint, c’est que cet accord “a rendu légitime ce qui a longtemps été considéré comme étant illégitime”. (Martyn Frampton, The Long March: The Political Strategy of Sinn Fein 1981-2007, Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2009, p.108). Comme le souligne Eamonn McCann: “En acceptant le principe qu’il n’y aura pas de changement dans le statut constitutionnel du nord de l’Irlande sans le consentement d’une majorité là-bas, le Sinn Fein abandonne l’idée qui était au cœur de sa tradition et qui avait fourni la justification politique et morale de la campagne républicaine et de l’existence de l’IRA.” (Eamonn McCann, Historical Handshakes do not reflect street-level reality, Sunday Business Post, 8 April 2007). C’est pour cela qu’il est beaucoup plus juste de caractériser les accords de 1998 comme un “mauvais compromis”, ou de parler de “compromission”, plutôt que d’un simple compromis. Les Accords de 1998 représentent un véritable Versailles républicain.

Le livre est assez confus sur les notions de ‘processus de paix’, de ‘violence’ et de ‘paix’. Comme le souligne Bernadette Devlin-McAliskey, le but du processus « est d’éradiquer le républicanisme, pas la violence ». (Bernadette McAliskey, Where Are We Now In The Peace Process ? The Irish Reporter, February 1996, p.28). En fait, bon nombre de républicains les plus opposés au ‘processus’ sont ceux qui sont le plus en faveur de la ‘paix’ – c’est le ‘processus’ auquel ils sont opposes et non la ‘paix’. (Anthony McIntyre, The war may be over, but the violence still lingers on, The Scotsman, 3 novembre 2000).

Rappelons que les républicains opposés au traité de 1998 ne sont pas contre la ‘paix’, mais la ‘paix à tout prix’. Et dans leur optique les accords de 1998 sont précisément la paix à un mauvais prix. La véritable question n’est pas celle de la ‘paix’, mais la paix dans les intérêts de qui ? Dans ce cas c’est la paix dans l’intérêt de l’Etat britannique et de l’unionisme. En renforçant l’union, les Accords de 1998 renforcent de ce fait la cause du conflit et ne vont pas créer une paix durable. Ce n’est pas une paix avec justice, mais une paix injuste car le droit à l’autodétermination de la population de l’Irlande dans son ensemble est soumis au consentement d’une majorité de la population dans le Nord. (Sur le concept de paix juste voir: Edward W. Said, A method for thinking about just peace, in Pierre Allan and Alexis Keller (eds), What is a Just Peace? Oxford University Press, 2006, pp.176-195).

Comme l’écrit le journaliste unioniste David McKittrick, les républicains opposés aux accords de 1998 « désapprouvent la paix parce que c’est le mauvais genre de paix ». (David McKittrick, The afterlife of the IRA : The dissident groups bent on shattering the peace in Northern Ireland, The Independent, 8 novembre 2008). Un bon terme pour caractérister une paix dans laquelle la question de la justice est subordonnée, est « pacification ». Il est donc plus juste de parler de « processus de pacification » que de processus de paix. (Chris Gilligan, Peace or Pacification Process ? A brief critique of the peace process, in Chris Gilligan and Jonathan Tonge (eds), Peace or War ? Understanding the Peace Process in Northern Ireland, Aldershot : Ashgate, 1997 – cet essai est d’ailleurs mentionné dans le livre p.114).

Il faut noter qu’Elise Féron utilise le terme ‘pacification’ à plusieurs reprises pour se référer à la diminution du nombre d’actions armées etc. et non pas dans le sens développé plus haut. Le livre parle fréquemment de ‘violence’ mais de façon totalement indifférenciée. La ‘violence’ n’est pas différenciée de la ‘force’ (au sens de violence légitime), et l’auteur ne distingue pas entre violences de différentes natures, sauf pour évoquer des luttes factionnelles et des dérives mafieuses (pp.126 et suivantes, pp. 192 et suivantes). La théologie de la libération par exemple distingue entre la ‘violence structurelle’ (les structures économiques ou politiques générant inégalité et oppression), la ‘violence institutionnelle’ (la violence utilisée par les intérêts dominants pour maintenir ces structures) et la ‘violence révolutionnaire’ (insurrectionnelle, pour renverser ces structures).

Les violences structurelles et institutionnelles sont primaires et la violence révolutionnaire est réactive. Dans le cadre irlandais, la dynamique du conflit se trouve donc dans la ‘violence structurelle’ de la domination britannique et de la partition qui conduit a la confrontation entre la ‘violence institutionnelle’ des forces britanniques et des loyalistes et la ‘violence révolutionnaire des républicains’. Mais le conflit que le livre limite à se dérouler « entre deux communautes » (p.117) est réduit par Elise Féron à un « cercle vicieux de vendetta – conduisant à venger des morts ou des blessés par d’autres morts et d’autres blessés, qui seront eux-mêmes a venger » (p.223), à un « cycle de vengeances » et de « loi du talion » (p.90) nourri par « la peur et la haine de l’autre » (p.105).

Ce genre d’analyse n’explique rien du tout, et occulte totalement la nature de la violence insurrectionnelle et contre-insurrectionnelle ; d’ailleurs le livre assimile les groupes loyalistes à des combattants (p.191 par exemple) plutôt qu’a des escadrons de la mort auxquels ils sont beaucoup plus comparables (voir: Jeffrey Sluka, ‘For God and Ulster’: The Culture of Terror and Loyalist Death Squads in Northern Ireland, in Jeffrey Sluka (ed), Death Squad: The Anthropology of State Terror, Philadelphia, 2000).

Le livre contient cependant un certain nombre d’observations assez justes, comme par exemple le fait que ce sont les élites qui ont été les acteurs principaux du processus, et souligne que si “un processus de pacification est à l’œuvre…cette pacification ne semble pas s’accompagner d’un mouvement parallèle de réconciliation au niveau social.” (p.220). Se basant sur les études de Peter Shirlow et de Neil Jarman, Elise Féron analyse par exemple l’augmentation des soi-disant ‘peace lines’ [les murs qui séparent les communautés], de la ségrégation etc. (pp.102 et suivantes). Le ‘processus de paix’ est un exemple de ce que Theodor W.Adorno aurait appelé une “réconciliation forcée”. (Erpresste Versohnung). Une des thèse centrales du livre est que: “le conflit nord-irlandais, dont les aspects institutionnels et politiques étaient préponderants jusqu’à une période récente, évolue peu à peu vers une confrontation dans dans laquelle ce sont les aspects sociaux et culturels qui dominent.” (p.224).

Cela est vrai, mais l’explication donnée pour cela reste insuffisante. Dans les sociétés capitalistes avancées, au niveau politique on ne peut plus vraiment parler de ‘gauche’ ou de ‘droite’, car il y a consensus entre les partis qu’il n’y a plus de solution de ‘gauche’ ou de ‘droite’ à la crise, mais seulement une gestion plus ou moins mauvaise de cette crise. Dans le cadre du Nord de l’Irlande, on ne peut plus parler de différences politiques essentielles entre les partis dominants Sinn Fein et DUP, vu que tous les deux sont des administrateurs de l’Etat britannique au niveau constitutionel, et appliquent les mêmes mesures néo-libérales au niveau économique. De même, les accords de paix sont basés sur l’idée de gestion plutôt que de solution aux problèmes soi-disant ‘communautaires’.

Vu que sur les questions politiques réelles (celles de souveraineté par exemple) les positions du Sinn Fein et du DUP sont dans la pratique identiques, la confrontation se déplace vers le symbolique, la compétition victimaire et le pseudo-culturel. C’est cela qui explique cette mutation. Elise Féron conclut que le Nord de l’Irlande ne peut pas encore être considéré comme normalisé. Les actions armées des organisations républicaines opposées au traité de 1998 prouvent que tant que la domination britannique en Irlande continue, il y aura toujours des gens prêts à s’y opposer par les armes, et que de ce fait la présence britannique et la partitition ne pourront jamais être considérées comme normales et acceptables.

Pour la meilleure analyse du processus de paix et des sujets traités par l’ouvrage d’Elise Féron, ceux qui sont en mesure de lire l’anglais feraient mieux d’étudier avec attention l’excellent livre de Kevin Bean, The New Politics of Sinn Fein (Liverpool University Press, 2007). Le professeur Henry Patterson le considère comme étant “l’analyse la plus profondement recherchée et convaincante qui a été rédigée” sur le processus de paix et le républicanisme. (Irish Political Studies, vol.24, issue 1.2009 pp.130-131).

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Un commentaire pour Au sujet du livre d’Elise Féron sur le Nord de l’Irlande

  1. Wild Bee dit :

    Bravo Liam, ne peux tu pas proposer ce texte au Monde diplo ou un autre journal « de gauche »? Cela permettrait au public francophone d’avoir une autre analyse qui sorte du brain wash du SF…??

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