Les intellectuels des campagnes : les prêtres

Voici le chapitre II du livre L’Irlande : Idéologie d’une Revolution nationale, écrit par Maurice Goldring et paru aux Editions Sociales (maison d’édition du « PCF ») en 1975.  Pas plus que nous ne partageons les thèses actuelles de l’IRSP, nous ne sommes pas d’accord avec le « PCF » de cette époque ni avec l’optique générale de cet ouvrage, qui est anti-lutte armée.  Néanmoins ce chapitre est particulièrement informé, juste et intéressant, parce qu’il permet, à travers l’analyse de l’autobiographie d’un curé de campagne, de comprendre l’importance des prêtres catholiques dans la société rurale irlandaise (ici de la fin du 19è siècle-début 20è) et de leur rôle au sein du peuple et de ses luttes. En outre, on y découvre l’origine du mot « boycott ».

Si l’on désigne par « intellectuels » un groupe d’hommes dont la formation, l’éducation, le savoir accumulé, permettent d’exprimer de façon cohérente un système idéologique propre à une communauté, les intellectuels de la campagne irlandaise sont sans conteste les prêtres, et non pas les instituteurs.

Cette situation est encore renforcée par le statut social des prêtres. Nous avons déjà noté à quel point dans une communauté paysanne, le « livre », les « écoles », étaient synonymes d’ascension sociale. Pour les paysans catholiques, le seul espoir de promotion sociale pour leurs enfants étaient d’en faire un prêtre. « Quand il devint évident que je ne serais jamais prêtre, l’unique ambition de ma mère fut que je devienne employé » (Frank O’Connor : An Only Child). Dans son autobiographie, le chanoine Peter O’Leary explique qu’il eut très jeune la vocation de la prêtrise, mais que personne ne le prenait au sérieux parce qu’il venait d’une famille trop pauvre. Où trouver l’argent pour payer ses études ? Il faudrait étudier de plus près l’origine sociale des prêtres, se demander aussi jusqu’où pouvait s’élever un jeune prêtre d’origine paysanne pauvre. La hiérarchie avait sans doute un autre recrutement.

Le roman de Brinsley MacNamara (The Valley of the Squinting Windows) est aussi extrêmement révélateur du statut des prêtres irlandais dans la communauté rurale. Le personnage principal de la communauté est le Père O’Keefe, dont le pouvoir n’est mis en cause par personne. Les deux étudiants, futurs privilégiés, sont un étudiant en médecine, et John Brennan, futur prêtre. Le roman est parcouru de bout en bout par l’attente anxieuse de la mère de John, Ms Brennan, pour qui la prêtrise serait le couronnement de toute une vie d’efforts, la revanche de toutes les misères subies. Mais l’Irlande n’est pas le seul pays où un jeune homme pauvre voyait ses ambitions limitées à la prêtrise ou à l’armée.

Nous nous passerons des généralités sur le rôle de l’Église catholique en Irlande. Ce qui nous importe ici est de montrer comment, dans les conditions d’une communauté rurale, le prêtre joue le rôle de « l’intellectuel » par son influence culturelle et politique. D’une manière spécifique, il est lui aussi déchiré entre des loyautés antagonistes qu’il tente de réconcilier. Comme les « poètes », il se rattache à un grand courant de pensée européen, à une église dont le centre se trouve en dehors du pays. Mais plus naturellement qu’eux, parce qu’il est le fils de ces villageois, il se rattache par de multiples liens à la communauté paysanne dont il est issu.

Par sa fonction, il se soumet à un autre types de loyauté que les militants politiques ou culturels. Il est membre d’un personnel d’encadrement distinct, qui fonctionne selon des lois propres, parfois en concordance avec les aspirations nationales, parfois en rupture, mais toujours attaché aux masses populaires par des liens intimes.

Le livre de Peter O’Leary, My Story, avoue avec une naïveté transparente cette obsession farouche de l’appartenance nationale. Écrit par un prêtre, les problèmes religieux sont uniquement présentés dans leur dimension nationale, jamais sous l’aspect théologique. Aucun problème de conscience, aucune torture intérieure dans ce journal d’un curé de campagne. Encore une fois, l’autobiographie est surtout prétexte à rendre une vision personnelle du destin de l’Irlande. Lorsque le livre fut publié en 1915, il fut accueilli avec enthousiasme, car c’était le premier livre « moderne » écrit directement en langue gaélique. Il fut largement utilisé comme manuel pour l’enseignement de la langue nationale.

L’introduction du livre, due au traducteur en anglais, C.T. O’Céirin, mérite d’être lue de près. O’Céirin présentant ce livre comme un document social, tire conclusion que des hommes comme O’Leary représentent une tendance bien plus profonde et durable parmi le peuple irlandais qu’un certain nombre de mouvements plus spectaculaires issus de théories étrangères mal greffées dans l’histoire nationale.

« En dépit de ce que peuvent dire les livres d’histoire, l’influence d’un Wolfe Tone, ou d’un Robert Emmet, de la Révolution française, tout autre isme, était superficielle dans le peuple. Quand le chanoine O’Leary pense à une insurrection, elle n’a rien à voir avec des théories. »

Le «vrai » peuple irlandais, ce n’est ni Wolfe Tone, ni Robert Emmet, ni même Grattan ou Thomas Davis. Mais plutôt des hommes comme Peter O’Leary qui continuent la tradition de Daniel O’Connell et de Michael Davitt. La tradition de Daniel O’Connell et de Davitt, à l’opposé de celle des « Irlandais Unis » de Wolfe Tone, est réellement nationale, et a bénéficié d’un soutien réellement populaire, nous dit le préfacier.

Les deux noms exemplaires cités sont – c’est un hasard – le nom de deux catholiques, opposés aux protestants Tone, Grattan, Emmet, Davis… Par ses maladresses mêmes, l’introduction de C.T. O’Céirin adhère pleinement, sans recul critique, à l’esprit qui préside au livre. C’est un « document social », et il ne faut pas plus y toucher qu’aux poèmes de The Nation qui composaient un « monument historique ».

Le livre de Peter O’Leary débute par une brève histoire d’Irlande, histoire traditionnelle, qui peut se résumer ainsi : le peuple irlandais a combattu l’ennemi pour la cause de son pays et pour la cause de sa foi. Le nationalisme et le catholicisme ne font qu’un. L’oppression anglaise est réduite essentiellement aux caractères religieux de cette oppression. Les ancêtres furent dépossédés de leurs terres « lorsqu’ils ne voulaient pas renoncer à leur foi » (Peter O’Leary : My Story, p. 21).

Les premières racines de Peter O’Leary furent donc historiques et nationales. L’accent est mis ensuite sur ses origines paysannes. Ce n’est pas un étranger. Il ne vient pas de l’extérieur apporter la bonne parole. Il est un des membres de la communauté que le destin a désigné comme le plus apte à donner voix à sa culture et à ses aspirations. Fils et petit-fils de paysan, il exprime fidèlement la lenteur des évolutions, la crainte des innovations, la méfiance à l’égard de tout ce qui vient de la ville. La nouvelle génération, écrit-il, est bien moins forte, bien moins résistante que « de mon temps ». Pourquoi ? C’est la nourriture « moderne »: « Si seulement les gens voulaient bien renoncer au thé et au pain blanc et voulaient se remettre aux pommes de terre et au lait pour se nourrir… ils auraient les dents et l’estomac en aussi bon état que leurs pères» (Idem, p.29.)

Le thé et le pain blanc contre les pommes de terre et le lait. Voilà les deux civilisations, les deux modes de vie qui s’affrontent. Les pommes de terre et le lait, c’est l’Irlande contre l’Angleterre, c’est la campagne contre la ville, c’est l’agriculture contre l’industrie. Pour un peu, sans avoir le sentiment de solliciter le texte, on pourrait ajouter que toute proche se profile l’opposition entre le bon lait du catholicisme et le thé frelaté du protestantisme.

Cette opposition entre le monde paysan et la ville est très profonde. Le monde urbain est lointain, hostile, étranger. Le seul paysage familier est celui du village, communauté religieuse, communauté culturelle. Les seules luttes qui sont vécues de près sont les luttes paysannes. La ville n’apparaît pratiquement jamais dans My Story. Tous les murs dont la hauteur dépasse la hauteur des murets des clôtures ont un caractère inquiétant, sont contraignants comme des murs de prison.

Aussi le séjour au séminaire de Maynooth est-il présenté comme une rupture difficile à supporter, avant le retour souhaité vers le village. Dans le chapitre X (Maynooth), O’Leary ne donne aucune indication sur le contenu des études, sur la formation des prêtres, sur les relations entre étudiants et professeurs. Il insiste surtout sur les conséquences désastreuses de la vie au collège sur la santé des futurs prêtres. Les malaises fréquents étaient dus, selon lui, à la hauteur des murs pour des élèves habitués au grand air, et à la nourriture « étrangère », de la viande, au lieu de pommes de terre et de pain de seigle. Et Peter O’Leary compare défavorablement Maynooth à l’ancien système d’éducation de la société gaélique :

« Ni les professeurs, ni les étudiants n’avaient de grandes et belles maisons couvertes de tuiles… chacun avait sa petite maison personnelle – agréable, bien protégée par un toit de chaume, et sans meuble, si ce n’était une table, un lit et deux chaises, peut-être, plus le foyer. On nous dit qu’il était naturel pour les étudiants d’aller dans les environs chercher leur lait. Ils n’avaient pas autour d’eux les grands murs que nous connaissons, mais je pense que leur santé était meilleure que celle des étudiants de Maynooth …» (Idem, pp 71-72.)

La période couverte par Peter O’Leary va de la Grande Famine à la naissance de l’Etat libre d’Irlande. Le livre doit être rangé parmi la littérature nationaliste, à la fois par son contenu et par les effets sur ses nombreux lecteurs. C.T. O’Céirin note dans son introduction que l’ouvrage est « parcouru de l’esprit de la nation naissante ».

Peter O’Leary meurt en 1920. Sa carrière est typique d’un prêtre attaché à la cause nationale. Il s’oppose au mouvement Fenian, devient militant actif de la Land League (Ligue agraire), de la Ligue gaélique, et soutient Sinn Féin à la fin de sa vie. Malgré l’absence de références politiques explicites, les choix sont nettement affirmés dès le premier chapitre, My Ancestors. D’un côté, le peuple d’Irlande, catholique, qui combat les a étrangers », l’ennemi, les pillards et les voleurs. Tous ces termes sont lumineux pour un lecteur irlandais, même si on n’emploie pas une seule fois le mot « anglais » (Peter O’Leary utilise constamment l’expression « my people ». « Son » peuple, c’est l’Irlande catholique, de culture gaélique, combattant pour sa liberté. Une telle conception contribue activement à rejeter de l’Irlande les protestants du Nord. Voir l’analyse courageuse faite de cette expression dans Conor Cruise O’BRIEN : The States of Ireland.)

Profondément enraciné dans son pays, aucun des remous de la vie nationale ne le laisse indifférent. L’accusation à laquelle il est le plus sensible est celle qui dénie à son église, l’église catholique, son caractère national. On peut dire que My Story est un livre politique de la première à la dernière ligne, dont le but est de prouver à travers un exemple personnel que les catholiques irlandais sont de bons patriotes.

L’épisode le plus douloureux de ce point de vue est l’opposition au mouvement Fenian de la part de l’Eglise catholique, et sa condamnation. Les raisons avouées de cette condamnation portent sur les objectifs du mouvement, et sur ses méthodes. Le mouvement Fenian était, affirmait-on, socialiste, infiltré par les théories subversives et antireligieuses venues de France. Il prônait la violence et l’aventure militaire.

La justification par O’Leary de la position catholique ne reprend aucun de ces points en compte. Le point de départ n’est pas la religion ou le rôle de l’Eglise, mais la cause nationale. O’Leary n’est pas hostile à la violence en tant que telle. Il relate avec sympathie les histoires de brigands au grand cœur qui volent l’argent aux riches et le redistribuent aux pauvres. Non, pour O’Leary, l’Eglise catholique a condamné les Fenians parce que leur aventure était vouée à l’échec :

« Le clergé irlandais, et les vieux, connaissaient depuis longtemps les tentatives de rébellion contre la puissance anglaise. Ils avaient vu comment s’était terminée la tentative d’O’Brien. Ils avaient vu comment s’était terminé les activités des Whiteboys [organisation armée de paysans du XIXè siècle]. Ils étaient persuadés que l’aventure Fenian se terminerait de la même façon – des jeunes gens embarqués dans une aventure malheureuse pendant un certain temps, et puis la trahison, les faux témoignages, le prix du sang, la pendaison, la déportation pour ces jeunes Irlandais… Le clergé et les prêtres n’en étaient que trop conscients, et il n’est pas surprenant qu’ils aient tenté de conseiller ces garçons, pour les mettre sur le droit chemin et les empêcher de rejoindre les troupes des Fenians. » (Idem, P. 82.)

Le déchirement imposé aux prêtres apparaît clairement. Peter O’Leary est nationaliste, « bon patriote », et il doit justifier l’hostilité de l’Eglise catholique aux Fenians pour des raisons patriotiques. Ce n’est pas facile. Mais cette recherche est une véritable passion qui le brûle. Certaines preuves accumulées en deviennent émouvantes à force de puérilité (Il lit dans un article du Times que les lois anglaises ne sont pas assez sévères pour les Irlandais. Voici sa réaction : « Je pris le journal, le jetai à terre, et le piétinai jusqu’à le réduire en morceaux. Et pourtant, voici maintenant un journal irlandais qui dit au monde entier que j’étais un ami de l’Angleterre et un ennemi de l’Irlande » (p. 82). Pour prouver sa haine de l’Angleterre, il suffit donc de danser sur le Times ? Bien plus que la haine de l’ennemi, ce geste exprime le désespoir de ne pas être accepté comme « bon patriote »).

Il faut aller plus loin. Les raisons avancées par O’Leary expriment dans une certaine mesure la réaction justifiée d’un militant devant les erreurs accumulées par les chefs des sociétés secrètes du XIXè siècle. Les prêtres avaient avec les masses paysannes des liens bien plus étroits que les « intellectuels » des villes. Ils savaient d’expérience que les sociétés secrètes élitistes étaient plus exposées à la répression que des mouvements de masse bien implantés. Les critiques ne sont pas adressées d’un point de vue extérieur. Elles sonnent donc comme un programme d’action. Elles indiquent que le clergé, avec son expérience, sa sagesse, est le plus apte à jouer le rôle de chef, y compris des compris des luttes politiques du peuple irlandais. Un telle interprétation est entièrement confirmée par le récit des luttes agraires auxquelles Peter O’Leary adhère sans réserve :

« Rien ne pouvait m’empêcher de fournir des conseils à un rassemblement de fermiers et de leur dire de pousser leur mouvement plus loin. Je compris qu’ils avaient besoin de directives. Ils étaient tous là autour de moi, mornes et découragés. Toujours cette ancienne terreur! (…) Chacun d’eux terrifié que le maître apprenne qu’il était avec les autres dans le champ ce jour-là!
Puis un jeune prêtre solide de Limerick grimpa sur l’estrade. Je le suivis. Il se mit à parler, et qu’il était bon orateur! Il parlait hardiment, expliquait que les maîtres faisaient une injustice aux fermiers quand ils exigeaient comme prix de la terre plus que la terre pouvait donner. Les fermiers, en écoutant ce discours, étaient stupéfaits que quelqu’un eût le courage de dire a vérité aussi ouvertement. Tandis qu’il parlait, je les regardais. Nous fûmes rejoints par d’autres prêtres. Ils sautaient sur l’estrade l’un après l’autre jusqu’à ce que la place vint à manquer tant il y en avait.
Lorsque les gens virent la foule des prêtres sur l’estrade, et que chaque prêtre, à son tour, parlait toujours plus hardiment, avec toujours plus d’intrépidité que le précédent, l’expression de découragement, de peur et de méfiance disparût de leur visage » (My Story, pp. 113-115)

Ce texte est plus fort que toutes les démonstrations. Il contient tout. La foule paysanne est désemparée, sans chef, abrutie, effrayée, soumise à l’antique terreur du maître. Le « chef » vient de l’extérieur. C’est le prêtre, capable d’exprimer avec force les griefs du monde paysan (le courage de dire la vérité). Ils apportent la parole libératrice, la parole qui réveille, qui éclaire, qui guide, qui donne du cœur (ils parlaient hardiment). L’image qui résulte de ce meeting paysan est surprenante. Pas un seul fermier sur cette tribune où se pressent les prêtres en rangs serrés. Enfin, le sentiment qui domine peut-être dans tout ce chapitre, c’est celui de la revanche. Fini le temps où Peter O’Leary était contraint de piétiner un article du Times pour prouver son patriotisme :

« Et j’avais encore une autre grande joie, avec encore une meilleure raison ! A la fin des fins, le monde entier pouvait voir que si les prêtres s’étaient opposés aux Fenians, ce n’était pas parce qu’ils aimaient les Anglais ou leurs lois, et qu’ils étaient l’objet d’une affreuse injustice quand on disait le contraire. » (Idem, p.115)

Voici enfin venir le temps de l’énorme soulagement d’être enfin dans un mouvement anti-anglais, et qui plus est, dans un mouvement où les prêtres occupent une position dirigeante.

Position dirigeante pourquoi faire ? La recherche de l’influence dans la société paysanne irlandaise n’est pas guidée par une volonté de prosélytisme. L’influence de l’Eglise catholique est un fait acquis, une donnée que personne ne songe à discuter. Par contre, cette position sociale privilégiée permet de mieux façonner la communauté, de lui laisser une marque culturelle selon un projet global où le catholicisme n’apparaît pas comme le caractère dominant.

Les efforts de Peter O’Leary dans les paroisses et les écoles successives où il exerce son office sont fondés sur la volonté de sauvegarder une société paysanne « simple », « naturelle », contre les tentations et les vices du modernisme. Lorsqu’il parle du déclin de la langue gaélique, il la décrit comme « the blight » dont la langue est frappée. « The blight », c’est la maladie de la pomme de terre, et le même mot est utilisé pour le déclin de la langue.

La fin du gaélique est considérée comme une Grande Famine culturelle, et comme la Grande Famine, elle s’explique, non par la volonté de Dieu, mais par l’influence extérieure, perverse, des Anglais et de la société « moderne ». Le renouveau du gaélique sera donc une garantie supplémentaire de protection contre les influences « étrangères ». Pour libérer son pays de ces influences néfastes, la meilleure arme est celle de l’exemple personnel.

O’Leary rencontre ici les moyens d’action préconisés par Sinn Féin :

« Les autres pouvaient bien faire ce qu’ils voulaient. Je décidais, moi, de ne pas laisser perdre ma connaissance de la langue. Sur le champ, je me mis à dire des prières en gaélique, comme on le faisait chez moi et au nord de Derrynamona quand j’y étais. Cela me permit de conserver la pratique de la langue. Je me mis aussi à lire les livres que je pouvais emprunter à la bibliothèque du collège, et j’écrivais, tous les passages qui me plaisaient dans un petit carnet » (My Story, p. 73)

Notons que la connaissance profonde de la communauté villageoise et de ses problèmes évite à Peter O’Leary des affirmations de principes abstraits. Il ne suggère à aucun moment, par exemple, que le gaélique pourrait devenir la langue unique de l’Irlande. Un réalisme politique le conduit à prôner le bilinguisme :

« Les gens qui ne possédaient rien d’autre que le gaélique sont paralysés dans leur démarches quotidiennes. Par exemple, un homme parlant anglais pouvait leur faire prendre du noir pour du blanc, et ils n’avaient aucun moyen de se défendre… sans l’anglais, un homme se trouvait dans des difficultés inouïes » (Idem, p. 148)

C’est ici, nous semble-t-il, que s’établit la rupture entre les intellectuels des villes et les « intellectuels » de la campagne que sont les prêtres des communautés villageoises. Ces derniers savent d’expérience que les meilleurs défenseurs des intérêts paysans étaient souvent les paysans qui apprenaient l’anglais afin d’affronter les propriétaires anglais sur un pied d’égalité.

Combattre une expulsion en cour de justice, envoyer parfois des lettres de menace contre le propriétaire injuste étaient des actions qui se menaient en anglais. Arthur Griffith demandait aux Irlandais de payer plus cher les produits fabriqués en Irlande si c’était nécessaire pour défendre l’industrie irlandaise. De telles recommandations éliminaient les catégories les plus pauvres du combat national.

[Notons au passage l’aventure qui est arrivée au boycott. C’est un mot tiré de l’histoire irlandaise, du nom d’un propriétaire terrien nommé Captain Boycott, et que les paysans décidèrent de tenir à l’écart : refus de travailler, de servir, de livrer des marchandises. Aujourd’hui, le boycott est surtout utilisé à l’égard de produits de consommation : boycott des marchandises en provenance d’Afrique du sud par exemple. Lorsque le boycott affectait la production, donc le travail des hommes, il était une activité de protestation populaire. Transféré au domaine de la consommation, il devient un acte de protestation individuelle, quasi morale, et il a perdu son caractère pour devenir l’apanage de la petite-bourgeoisie intellectuelle. En toute logique, Griffith condamnait la grève, c’est-à-dire le boycott du travail, et préconisait le boycott des produits de consommation.]

Au contraire, Peter O’Leary comprenait fort bien que le paysan utilise l’anglais comme moyen de combattre le propriétaire anglais. Un tel réalisme, une telle compréhension, créent des liens de confiance réciproque qu’aucun appel au sens civique ne peut remplacer. Y compris pour des questions culturelles, comme la langue. O’Leary prend la parole au cours d’une réunion de la Ligue Agraire. Il repère soudain un « espion » qui prend des notes sur son discours. Aussitôt, il se met à parler gaélique. La foule éclate de rire. Dans un tel contexte, la gaélique n’a plus rien de commun avec la pureté intérieure, intérieure, individuelle. Il devient une arme. Entre ceux qui partagent une telle arme naît une confiance réciproque, active, dans le domaine culturel aussi bien que politique. Lorsque Peter O’Leary reçoit une lettre de son évêque qui craint que son activité militante n’écarte des enfants de son école, sa réponse est un modèle exemplaire des relations qui peuvent exister entre culture et politique :

« Bien loin de causer du tort à l’école, mon activité dans la Ligue Agraire lui est bénéfique. Tous les élèves qui viennent à l’école sont de familles paysannes, sauf deux, et les pères de ces deux-là ont une grade amitié pour la Ligue Agraire. » (My Story, p. 142.)

Peter O’Leary ne représente pas toute l’Eglise catholique, tous ses courants, toutes ses contradictions. Mais son cas est exemplaire dans la mesure où il permet de mieux comprendre la nature des questions posées.

1. La conception par le prêtre de son rôle exclut ce qui est le fondement même de sa vocation. Il ne se trouve pas en position de concurrence par rapport à d’autres églises ou à d’autres croyances. Il n’a pas à « défendre » une religion qui est massivement acceptée. Les préoccupations de « sa » communauté ne sont pas de nature théologique. Le but premier, qui domine tous les autres, est de préserver cette situation, de conserver ces structures ou les relations avec l’Eglise et ses représentants sont aussi vitales que l’air qu’on respire.

2. Mais la culture que le prêtre représente est-elle l’expression de la communauté paysanne, ou bien le résultat d’une image fabriquée, puis imposée à cette communauté. En d’autres termes, le lettré du village exprime-t-il une culture, ou imprime-t-il une culture ?

Il nous aide en tous cas à préciser la fonction des intellectuels urbains. Il emprunte souvent au poète son imagerie, mais le poète aspire à la fonction du prêtre.

Publicités
Cet article, publié dans Analyse, Biographie, social, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s