People’s Democracy : la gauche révolutionnaire en Irlande (1972)

Ce document du groupe social-révolutionnaire People’s Democracy est une analyse de la situation dans les 6 comtés au plus fort du conflit, en 1972. Bernadette Devlin, membre de ce groupe à cette époque, disait que le massacre du Bloody Sunday  cette même année était à comprendre comme une déclaration de guerre de l’Etat britannique contre le peuple irlandais. Ce document témoigne du virage pris par une partie du mouvement pour les droits civils vers des positions combatives anti-impérialistes, voisines de celles des républicains.

Dès qu’il s’agit des positions de la gauche révolutionnaire en Irlande aujourd’hui, on nage dans la confusion. Certains croient qu’elle a perdu l’initiative. D’autres soutiennent qu’elle a délibérément abandonné l’initiative entre les mains de l’I.R.A. et des protestants réactionnaires, participant ainsi, consciemment ou inconsciemment, à un affrontement sectaire. La confusion est encore accrue par le Parti Communiste d’Irlande qui demande la « démocratisation » de Stormont et favorise les réformes bourgeoises modérées, par l’Irish Communist Organisation qui affirme l’existence d’une nation protestante distincte et par la People’s Democracy qui réclame l’abolition de Stormont et la création d’une République des travailleurs dans les 32 comtés.

En outre, la présence d’un élément confessionnel dans le conflit, jointe au fait que l’affrontement armé avec les troupes britanniques est l’affaire d’un des groupes religieux, conduisent certains à dénier au combat tout aspect anti-impérialiste. Le but de cet article est de clarifier le rôle de la gauche dans le combat qui se livre aujourd’hui en Irlande et de démontrer qu’en dépit du sectarisme ce combat est réellement anti-impérialiste et chargé de potentialités révolutionnaires.

L’inégalité du développement économique des deux parties de l’Irlande et ses effets jusqu’à ce jour sont trop connus pour qu’il soit besoin de les exposer en détail ici. Qu’il suffise de rappeler que, vers la fin du XIXè siècle, le jeu de facteurs variés fit que l’économie du « Sud » reposait sur l’agriculture (une agriculture de subsistance pour l’immense majorité des paysans) tandis que le « Nord » développait l’industrie et le commerce, présentant tous les excès d’une société en pleine industrialisation.

C’est sur cette base que de soi-disant marxistes (particulièrement l’I.C.O.) cherchent à justifier leur croyance en l’existence de deux nations séparées et par conséquent en l’existence d’une frontière naturelle entre les deux Irlande. Il ne peut s’agir, au mieux, que d’un défaut d’analyse et de compréhension des tendances historiques et, au pire, d’un opportunisme délibéré destiné à conquérir les masses protestantes dans le but de les convertir à quelque forme de socialisme. Tout cela est évidemment faux.

Pour commencer, c’est de l’économisme délirant ; ensuite, cette version oublie que l’industrialisation de l’Ulster se confina à Belfast, la vallée de Lagan et à Derry. Le reste de l’Ulster demeura agricole et sous-développé. Il est également irrecevable qu’une organisation socialiste essaie de s’attirer les faveurs d’une fraction de la classe ouvrière en flattant ses préjugés par l’adoption d’une doctrine insidieuse et raciste. Une telle conduite n’est pas profitable au socialisme, elle renforce les préjugés existants et fournit un semblant de justification aux pires excès de la bigoterie. On peut toujours prétendre que l’on combat pour cette « nationalité distincte »!

Il est vrai que le sectarisme existe. Notre rôle de socialistes n’est pas de le canaliser ou de le justifier dans on ne sait quel dessein illusoire. Notre devoir est de l’analyser et de le comprendre pour mieux le détruire.

A la suite de la rébellion de 1798 et de l’exécution de ses chefs presbytériens (au Nord), une lutte interne opposa les conservateurs et les radicaux au sein de l’église presbytérienne. Les conservateurs l’emportèrent et l’église vira à droite. Au même moment, un flot de catholiques déferla sur Belfast. Fuyant la famine des campagnes, ils venaient chercher de l’emploi dans les industries qui se développaient rapidement, prêts à travailler pour presque rien. Ils constituaient une grave menace pour le bien-être économique des travailleurs protestants dont les industriels attisèrent les craintes pour mieux établir leur pouvoir sur les deux fractions de la classe ouvrière ainsi divisée. Par l’intermédiaire d’un clergé conservateur et de l’Ordre d’Orange récemment ressuscité, des émeutes religieuses furent délibérément provoquées, préparant la scène à l’avènement de la politique de discrimination confessionnelle.

L’Ordre d’Orange devint la structure dominante de cet édifice, fondant dans une même masse indifférenciée les débris de l’aristocratie foncière, la jeune bourgeoisie industrielle et la section protestante de la classe ouvrière. C’est cette structure qui permit la mise sur pied d’un « parlement protestant pour un peuple protestant » et les pratiques discriminatoires qui, depuis, n’ont jamais cessé de caractériser le Nord. Alors que le chômage était énorme, l’appartenance à l’ordre était la condition sine qua non pour trouver de l’emploi, en particulier dans les régions rurales et dans les firmes de Belfast. Cela suffit à expliquer le taux d’émigration relativement bas parmi les protestants et très élevé chez les catholiques. Ces pratiques discriminatoires de la secte dominante servirent d’excuse aux nationalistes catholiques pour utiliser – à leurs propres fins – le sectarisme catholique.

La bourgeoisie catholique, à travers sa propre société secrète, l’Ancien Ordre des Hiberniens (équivalent catholique de l’Ordre d’Orange) se trouva ainsi en mesure de détourner les attaques des prolétaires catholiques que des négriers catholiques exploitaient pour des salaires de misère dans des entreprises catholiques, sur un bouc émissaire tout trouvé : les protestants. On voit donc que les employeurs catholiques – beaucoup moins nombreux que les protestants – bénéficièrent tout comme ces derniers du fanatisme religieux. C’est de la même manière que les gouvernements successifs des 26 comtés, dans les décennies qui suivirent la partition, ont pu utiliser l’existence de la frontière comme thème de propagande pour s’assurer le soutien d’une classe ouvrière qui, sans cela, les aurait abandonnés.

C’est ainsi qu’un mouvement circulaire d’intérêts étroitement associés et complémentaires a permis qu’en Irlande, au Nord comme au Sud, les unionistes et les nationalistes, les catholiques et les protestants, renforcent leur propre pouvoir en profitant du désarroi et de la confusion que la partition et le fanatisme religieux entretenaient dans la classe ouvrière.

Unionistes, nationalistes, Fianna fail, personne ne chercha à extirper les racines du fanatisme religieux. C’était un outil trop commode pour qu’on l’abandonne à la légère ; l’instauration d’une politique naturelle, fondée sur une véritable opposition droite/gauche, aurait posé plus de problèmes aux classes dirigeantes, au Nord comme au Sud, que les flambées occasionnelles de violence. Pour les socialistes, le problème fut – et demeure – comment briser ce cercle vicieux ?

Diverses méthodes ont été mises à l’épreuve. Nous avons déjà fait allusion à la position de l’I.C.O, qui s’oppose au nationalisme catholique en souscrivant au mythe du nationalisme protestant. Cela ne contribue en rien à l’unité des travailleurs et, en fait, cela fournit même une pseudo-justification au sectarisme et à la discrimination puisque les pratiques discriminatoires ne frappent que ceux (les catholiques) qui menacent l’existence de l’État. Logiquement – et cette idée a d’ailleurs été exprimée dans l’organe de l’LC.O. – quiconque souhaite échapper à la discrimination devrait se faire unioniste, puisque les socialistes, au même titre que les nationalistes ou les républicains, menacent l’existence de l’État. En cas de guerre civile, on peut penser que les membres de l’I.C.O. se battraient aux côtés de l’U.V.F., pour défendre la « nation protestante n. Voilà jusqu’où les conduit l’adhésion à leurs propres mythes.

Le Parti Communiste d’Irlande adopte, lui, une ligne réformiste, comme on pouvait s’y attendre. Il exige une « démocratisation » de Stormont, s’oppose à son abolition et demande que le gouvernement de Westminster passe une charte des droits [« bill of rights »] pour tous les citoyens d’Ulster, mettant hors-la-loi le sectarisme, la discrimination religieuse, les pratiques de découpage électoral frauduleuses, etc. C’est par le truchement de la N.I.C.R.A. [Association pour les Droits Civils en Irlande du Nord] qu’ils contrôlent conjointement avec l’IRA officielle – que les communistes font connaître leurs positions. Leurs buts sont parfaitement louables et tout socialiste se devrait de leur apporter son soutien mais, comme l’I.C.O., ils sont incapables de prendre en considération le fait qu’aucune amélioration, aucune démocratisation du régime de Stormont n’est possible.

L’État est fondé sur la discrimination et les préjugés religieux. C’est de là qu’il tire sa force. Il ne peut que se maintenir tel quel ou être complètement écrasé. Il n’est pas de juste milieu, en dépit des apparences de « réformes » introduites depuis 1969. Pour certains commentateurs, ces réformes ont joué un rôle décisif en cela qu’elles ont affaibli l’Etat orangiste. Jointes au rapprochement Nord/Sud amorcé sous les administrations O’Neill/Lemass, elles ont donné l’impression que l’Irlande du Nord se transformait – très lentement – un un État démocratique bourgeois traditionnel, gouverné par des conservateurs.

Rien n’est plus éloigné de la vérité. Le pseudo-réformisme de la période O’Neill n’a fait qu’entraîner la recrudescence des violences sectaires sur lesquelles l’Etat repose. Le simple fait qu’un premier ministre du Nord converse avec son homologue du Sud suffit à réveiller le spectre de la Rome Rule [domination par l’église catholique romaine, jeu de mot sur « Home Rule » = autonomie de l’Irlande]] dans la classe ouvrière protestante, ce cauchemar idéologique ayant toujours été utilisé pour assurer sa « loyauté ». Loin d’affaiblir l’Etat orangiste, on voit que le réformisme – aussi attrayant qu’il soit pour les consciences libérales – n’a fait qu’amener à la surface le sectarisme qui l’a toujours renforcé.

A cette époque, les principaux protagonistes étaient le révérend Ian Paisley, le premier ministre Terence O’Neill et le Mouvement pour les droits civiques. O’Neill représentait l’état d’esprit du capitalisme anglais moderne, désireux de supprimer certains des aspects les plus éhontés du sectarisme, particulièrement dans les usines. Pour le capitalisme moderne, le sectarisme avait cessé d’être une arme utile. Il apparaissait comme une source d’ennuis possibles. Ce qu’il fallait c’était une situation stable, permettant d’exploiter également l’ensemble des travailleurs. O’Neill fut chargé d’amener cette situation. On a pu le décrire comme l’orangeman qui préfère porter son étole sous le veston.

Paisley, lui, n’était que le protestantisme, l’unionisme incarné. Ses positions, ses discours ne s’écartaient pas d’un iota de ceux des fondateurs de l’État d’Ulster. Il appelait les protestants à se retrancher, à se préparer à un siège prolongé, au cours duquel tout ce pourquoi leurs pères avaient combattu serait menacé. Il clamait que « leur liberté, leur religion et leurs lois » étaient bradées, leur position privilégiée abandonnée, par un gouvernement faible et hésitant qui présentait sa trahison comme une simple réforme. Il prônait le maintien d’un système de discrimination à l’encontre des catholiques (mais pas forcément au profit des ouvriers protestants). Il était le porte-parole de ceux que les media internationaux avaient injuriés et que tout le monde, à l’exception du Dieu de l’Ancien Testament, abandonnait. Ceux-là se sentaient justifiés d’appeler à la rescousse le Dieu de colère dans leurs attaques contre leurs ennemis. Ces attaques ne cessèrent que lorsqu’ils eurent la certitude que les troupes britanniques se chargeaient du même travail avec plus d’efficacité.

Le troisième personnage de ce ménage à trois, le Mouvement des droits civiques, était assez disparate. Ce ne fut, au début, qu’un regroupement relativement étroit de catholiques des classes moyennes et de protestants libéraux, avec une pincée de communistes et de républicains, désireux d’introduire en Irlande du Nord un réformisme libéral respectant le reste de la Constitution. Il fonda sa politique sur celle de son homologue américain et sa constitution sur celle du National Council of Civil Liberties britannique. Il concrétisait les espérances que les entretiens O’Neill-Lemass avaient fait naître dans la population. Il se donna une direction principalement composée de membres catholiques des professions libérales. Ce fait revêt une importance politique qu’on ne saurait surestimer, car c’est ainsi que des politiciens conservateurs comme Hume et Cooper ont pu s’emparer du contrôle de la classe ouvrière catholique qui, depuis lors, les a régulièrement élus au Stormont en raison de leur participation au mouvement des droits civiques.

Leur influence ne fut pratiquement pas mise en question par l’aile gauche du mouvement – et notoirement la People’s Democracy – qui ne sut pas montrer, dès le début, les différences entre le réformisme libéral et le socialisme révolutionnaire. En apportant un soutien inconditionnel – comme c’était d’ailleurs son devoir – aux revendications réformistes libérales de la N.I.C.R.A., la People’s Democracy. semblait souscrire aux appels des « modérés » comme Gerry Fitt pour une meilleure répartition des logements et des emplois. Dans une situation où le nombre total d’emplois et de logements était loin d’être suffisant, demander que les protestants n’en aient que leur juste part signifiait non seulement que les catholiques en aient plus, mais que les protestants en aient moins.

Quand, en avril 1969, la People’s Democracy commença à différencier sa politique socialiste militante de celle de la N.I.C.R.A. « apolitique », il était trop tard. Elle était trop intimement associée à la N.I.C.R.A. dans l’esprit de la plupart des protestants et les media la présentaient simplement comme l’aile la plus radicale du mouvement pour les droits civiques. Quelques progrès intervinrent cependant et la P.D. Apparut comme une organisation socialiste « non sectaire » bénéficiant du soutien de certaines au moins des sections les plus avancées de la classe ouvrière protestante.

Quand l’explosion d’août 1969 se produisit et que le R.U.C. [police de l’Etat du Nord] et les B Specials [forces policières supplétives] attaquèrent Derry et les ghettos catholiques de Belfast, la P.D. se retrouva dans la seule position possible : derrière les barricades pour aider à la défense du peuple contre les forces de répression de l’Etat.

Lorsque les combats cessèrent et que les troupes anglaises apparurent dans les rues, la situation s’était clarifiée avec une extraordinaire soudaineté. A ses débuts, le Mouvement des droits civiques fut une réaction compréhensible face aux structures discriminatoires de l’Etat. Il était du devoir des socialistes de revendiquer sa « démocratisation ». Mais le fait était et demeure que l’Etat ne peut fonctionner démocratiquement ; il était inévitable que le combat pour la « démocratie » devienne tôt ou tard un combat contre l’Etat.

Août 1969 en apporta la preuve éclatante. Le mot d’ordre de tous les groupes aurait dû immédiatement devenir : destruction de l’Etat orangiste. En fait, la People’s Democracy fut la seule organisation à adopter cette position. Sa première affiche, qui fit son apparition le 13 août dans les rues de Belfast était : Smash Stormont! [« Ecraser Stormont! »], pour le plus grand délice de la population, mais le plus grand chagrin des « modérés » et des responsables du mouvement républicain.

Dans les jours qui suivirent, le quartier général républicain de Dublin expédia d’ailleurs un idéologue chargé d’établir la ligne du parti : le Stormont devait être réformé et non écrasé.
Cette position fut également adoptée par la N.I.C.R.A., les modérés et le clergé catholique. Dans la population, la colère et la confusion se répandirent. De là naquirent les Provisoires.

La gauche révolutionnaire, et la P.D. en particulier, ont été gravement critiquées, apparemment pour être passées des revendications des classes moyennes pour une libéralisation des structures de l’Etat à une position qui exige la destruction de l’Etat et apporte un soutien critique à la campagne militaire engagée contre les troupes britanniques. Les commentateurs les plus naïfs y voient une incohérence, un retour au vieux schéma confessionnel. Mais c’est leur analyse qui est fausse et pèche par incohérence.

Depuis avril 1969, la ligne suivie par la gauche révolutionnaire a été parfaitement cohérente. Elle connaissait, dès avant cette date, les divisions sur des bases confessionnelles que l’Etat s’entendait à maintenir entre les diverses fractions de la classe ouvrière. Elle soutint les revendications modérées de la N.I.C.R.A. pour une amélioration du sort de la fraction la plus démunie du prolétariat. Mais, reconnaissant que l’Etat n’était susceptible d’aucune réforme, elle ne cessa d’élargir ses revendications jusqu’à ce qu’elles deviennent totalement inacceptables pour l’Etat. La répression qui n’avait jamais cessé d’être présente sous une forme plus ou moins discrète se déchaîna alors sans retenue. De là le besoin, après avoir présenté des revendications qui révélaient clairement la nature répressive de l’Etat, d’agir pour défendre les gens que l’Etat attaque.

On a prétendu que les troupes britanniques sont venues en Irlande pour démanteler l’Etat orangiste et le remplacer par une formation plus moderne. C’est faire trop de crédit à la bonne volonté et à l’énergie du gouvernement anglais. Depuis l’origine, le parlement anglais a toujours refusé de discuter des affaires d’Irlande du Nord. Depuis les débuts du Mouvement des droits civiques, il a montré une extrême répugnance à agir et s’est contenté de suggérer au gouvernement d’Irlande du Nord que ses excès les plus criants étaient un peu gênants.

Quand les troupes firent leur entrée à Derry, l’après-midi du 14 août 1969, ce n’était pas tant pour protéger des vies (il y a d’ailleurs eu plus de morts depuis leur intervention) que pour défendre le centre commercial de la ville, dont la destruction devenait imminente dès lors que la R.U.C. s’était retirée du Bogside [ghetto nationaliste de Derry]. Leur rôle à Belfast est assez comparable. Trop d’exemples irréfutables en témoignent où l’on a vu les troupes assister tranquillement, sans la moindre velléité d’intervention, à l’incendie de rues entières des quartiers ouvriers.

Il n’en demeure pas moins qu’en certaines occasions, à Ardoyne, par exemple [ghetto nationaliste de Belfast] l’intervention britannique a bel et bien sauvé la vie d’un grand nombre de gens. De là le mythe d’une armée anglaise neutre, politiquement passive, cherchant à maintenir la paix entre les deux factions rivales d’une guerre civile confessionnelle.

Quelle blague ! Aucune armée – à plus forte raison celle d’une puissance impérialiste et colonialiste – n’est neutre ou politiquement passive. Son rôle est d’assurer l’application des directives de l’élite dirigeante. Lorsque les directives politiques tendent à la confusion – comme c’est actuellement le cas en raison des contradictions inhérentes aux besoins actuels du capital britannique en pleine évolution – les activités de l’armée deviennent également confuses, passant d’une bonhomie de propagande à la furie d’un régiment de paras assoiffés de sang.

Tel a été le rôle de l’armée anglaise en Irlande du Nord. Elle a cherché à rassurer les catholiques, à leur faire croire qu’elle les protégerait contre les attaques des protestants. Elle a cherché à rassurer les protestants en garantissant que les barricades seraient supprimées dans les quartiers catholiques, éventuellement par la force, et que « la loi et l’ordre » seraient restaurés. Elle a montré au gouvernement unioniste que la frontière était inviolable et serait protégée jusqu’à la fin.

Ces différentes attitudes sont parfaitement contradictoires mais illustrent l’état d’esprit du gouvernement anglais qui voudrait bien faire passer l’Irlande du Nord des mains d’une oligarchie orangiste héritée du XVIIIè siècle, à celles de managers capitalistes modernes, mais qui ne sait trop comment s’y prendre, ni quelle forme de gouvernement instaurer pendant la période de transition. Par conséquent, l’armée anglaise, représentant de l’impérialisme militaire britannique, est une force d’une importance politique vitale sur la scène contemporaine et constitue le corollaire obligé de l’impérialisme économique qui contrôle le Sud.

Les deux formes d’impérialisme – économique/militaire – recoupent exactement les contradictions qui se manifestent dans la politique irlandaise de Londres vis-à-vis du Nord et du Sud. D’une part les Anglais aimeraient se débarrasser des excès les plus gênants qui créent la discorde et découragent les investissements au Nord ; de l’autre, ils sont prisonniers de la classique doctrine conservatrice selon laquelle il est impératif de restaurer « la loi et l’ordre » dans les régions que les forces répressives de l’Etat ont brutalisées. Ils ont aussi succombé au besoin d’apaiser les unionistes extrémistes en organisant des expéditions punitives contre les ghettos catholiques. C’est ainsi que pour faire avaler aux unionistes la pilule de l’interdiction des parades orangistes du 12 juillet 1970, ils organisèrent le ratissage de Lower Falls [quartier nationaliste de Belfast] qui, mené sous le couvert d’un couvre-feu illégal, fit cinq morts et amena la destruction de dizaines de maisons.

L’ordre de « tirer pour tuer » les lanceurs de cocktails Molotov ne tarda pas à suivre et ce fut l’escalade de la répression militaire. C’est cette attitude qui a donné du poids à l’I.R.A. L’opposition de gauche prônait évidemment l’autodéfense armée des zones soumises aux attaques des forces impérialistes. Ces zones étaient bel et bien attaquées et les attaquants étaient bel et bien impérialistes, malgré ceux qui voudraient faire croire que, puisque l’Angleterre désire des changements en Irlande du Nord, elle a cessé d’être impérialiste.

Attaquant la population au nom du gouvernement anglais, l’armée britannique agit en agent de l’impérialisme. C’est encore ce qu’elle fait dans ses moments de « gentillesse » pour assurer une exploitation impérialiste plus subtile, donc plus efficace. Il est du devoir des socialistes de s’opposer à cette exploitation économique et militaire, leur opposition pouvant aller, en cas de besoin, jusqu’à l’emploi de la force physique. C’est ce qui a été fait.

Agir autrement, ça aurait été abandonner la politique socialiste active au profit de la théorie en chambre qui conduit à l’illusion qu’il existerait un schéma pré-établi de la révolution. Les socialistes n’ont aucun besoin de justifier leur soutien à l’autodéfense armée. Ils ne devraient pas non plus être invités à justifier leurs actions offensives contre les forces de l’impérialisme, aussi confus que soit le pouvoir impérial.

Ceux qui auraient besoin de se justifier, ce sont ces socialistes dont la confusion égale celle du gouvernement britannique et qui proclament que, sous prétexte que certaines mesures des impérialistes sont progressistes, nous devrions abandonner toute opposition pour leur permettre de faire leur travail et d’améliorer notre condition objective. La prédestination historique n’existe pas. L’impérialiste n’agit que contraint et forcé. Les doutes révolutionnaires font son jeu, ceux qui s’opposent au soutien socialiste de la lutte armée contre l’impérialisme font son jeu.

Mais le combat contre l’impérialisme n’est pas seulement le fait de ceux qui portent les armes. Il va bien au-delà d’une telle conception élitiste. II implique des centaines de milliers de gens à travers le pays, qui refusent d’être gouvernés par Stormont ou par Westminster. Il en implique des dizaines de milliers dans les zones libérées de Derry, Andersonstown, etc. qui ont pris le contrôle de leur région et mis sur pied des comités de rue, des conseils de région et des comités de résistance pour administrer leurs affaires quotidiennes, pourvoir à l’entretien et aux réparations, soutenir les familles des internés et des prisonniers, assurer la défense, etc.

Les groupes socialistes comme la P.D. sont représentés dans ces comités et y jouent un rôle prépondérant dans la prise de conscience des participants. Leur rôle est de transformer une lutte réformiste en lutte révolutionnaire. Pour ce faire, ils montrent la nécessité de diffuser le pouvoir – civil et militaire – dans les masses, affaiblissant ainsi progressivement le pouvoir de l’Etat. On peut donc dire qu’ils aident à créer les conditions nécessaires à l’épanouissement des vrais idéaux ouvriers de solidarité et de socialisme.

On pourrait répondre que, dans la mesure où, pour le moment, ce sont surtout des catholiques qui sont impliqués, ce combat risque d’aliéner les protestants à ces concepts. Superficiellement, c’est vrai. Mais déjà, certaines des actions entreprises par la communauté catholique sont copiées par les protestants. C’est dans le domaine du logement qu’on en a vu les plus frappants exemples.

Les manifestations et les sit-in lancés, entre autres, par la P.D. ont été repris avec enthousiasme par les habitants de taudis protestants, comme le bureau du logement de Belfast en a fait l’expérience à ses dépens. Plus frappant encore le fait que le Bombay Street Housing Action Commitee [un comité d’action décidé à reconstruire une rue catholique entièrement détruite par le feu en 1969, malgré l’opposition de la municipalité] a été contacté – indirectement, il est vrai – par des protestants qui refusent d’être relogés dans des H.L.M. et souhaitent reconstruire leurs maisons – comme cela a été fait à Bombay Street – contre la volonté du gouvernement le cas échéant.

On ne saurait surestimer l’importance de tels contacts. Ils représentent les premiers balbutiements d’une prise de conscience de l’existence de problèmes communs et conduiront au développement d’une conscience de classe révolutionnaire au sein des deux sections de la classe ouvrière d’Irlande du Nord. En participant activement aux luttes sociales, économiques et militaires du peuple, la gauche révolutionnaire est en mesure d’en assumer le leadership idéologique et d’aider à approfondir la compréhension des forces politiques changeantes qui interviennent dans la société. Par-dessus tout, cette participation lui permet de souffler l’initiative politique à la fraction progressiste de la bourgeoisie qui voudrait créer une classe ouvrière patiente et docile.

En agissant ainsi, nous créons les conditions nécessaires à la révolution irlandaise. Nous avons commis des erreurs par le passé. Il ne fait pas de doute que nous en commettrons encore. Mais celui qui refuserait d’agir avant d’avoir mis au point le plan ultime de la révolution, ne vivrait certainement pas assez longtemps pour la voir.

Joseph Quigley.

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