Bobby Sands : Lutte pour la survie

La plus grande partie de chaque journée interminable à laquelle je me confronte est faite de pensées. le n’ai rien d’autre pour faire passer le temps pendant les longues heures sans fin. L’ennui et la solitude sont des choses terribles, constantes et sans merci. Je n’ai qu’une seule arme pour les surmonter: mes propres pensées.

Pour passer le temps et maintenir ma température, je fais les cent pas. Parfois je reste devant la fenêtre de ma cellule à regarder les barbelés gris, ou alors je m’assieds sur mon matelas humide et sale, posé à même le sol dans le coin de ma tombe-donjon. Mais, toujours, je pense à quelque chose, à quelqu’un ou à quelque part. Parfois ce sont des pensées sérieuses et profondes, et parfois des rêveries pour échapper à la réalité de ma situation de cauchemar.

Parfois – en fait, le plus souvent – je m’inquiète de ce qui se passe autour de moi ou de ce qui m’attend. Nous sommes tous les jours confrontés, mes camarades et moi, à une lutte psychologique de survie. C’est une bataille très intense et l’ennemi est impitoyable.

Pour quelqu’un de satisfait, ou sans souci, qui mène une vie appelée banale, vous trouverez peut-être que ma situation psychologique est difficile à comprendre. Il y a deux raisons à cela : d’abord, mon incapacité à décrire la lutte psychologique que nous menons, moi et mes trois cent cinquante camarades ; ensuite, c’est très dur, sinon impossible, de concevoir dans son imagination la douleur et le stress de la torture psychologique ou de connaître toutes ses formes, ou de comprendre ses effets variés:

Imaginez ce que vous ressentiriez si on vous enfermait nus en isolement total, vingt-quatre heures par jour, et qu’on vous privait de tout, pas seulement des choses de tous les jours, mais des besoins vitaux comme les habits, l’air frais et l’exercice, la compagnie d’autres êtres humains.

Bref, imaginez que vous vous retrouviez dans une tombe, nu et seuls, une journée entière. Pouvez-vous imaginer cela, et pendant vingt terribles mois ?

Maintenant, gardez tout cela en tête et essayez d’imaginer la même situation dans un endroit qui ressemble à une porcherie, et vous êtes accroupis nu dans un coin, complètement gelé, entouré d’ordures pourrissantes et puantes, avec des asticots blancs grouillant partout, des mouches énormes venant harceler votre corps nu, le silence qui rend fou, la tête en émoi.

Vous êtes là, assis à attendre que les matons viennent vous tirer brutalement de votre cellule pour vouss traîner vers le bain forcé. Vous avez déjà vu l’effet horrible que ça fait sur de nombreux camarades à la Messe. Vous savez très bien ce que ça signifie : la peau sera arrachée de votre corps à coups de brosse à chiendent.

Les matons vous ont dit que c’était à votre tour. Vous attendez toute la journée, à y penser. Votre esprit est démoli. ils ont peut-être oublié, essayez-vous de vous dire ; mais vous savez bien qu’ils n’oublient jamais.

Ils ne viennent pas. Le lendemain c’est pareil, et le jour après, et le jour après. Vous êtes de plus en plus déprimé. Depuis plusieurs jours, vous n’avez qu’une chose en tête : la peur, la peur de ce qui vous attend.

Imaginez cette peur, mais tous les jours ! Savoir qu’on va vous tabasser jusqu’à deux doigts de la mort, vous baigner de force, vous immobiliser pendant qu’on vous fouille l’anus. C’est le quotidien des blocs H.

Il est impossible de concevoir ce que vit un jeune de dixhuit ans quand une douzaine de matons lui sautent dessus et le tabassent à coups de bâtons, de pieds et de poings, tout en le traînant par les cheveux le long du couloir, ou quand ils lui serrent les parties jusqu’à ce qu’il s’évanouisse, ou quand ils jettent de l’eau bouillante sur son corps nu.

C’est tout aussi impossible pour moi de décrire – et pour vous, d’imaginer – notre état d’esprit quand on attend que tout ceci nous arrive. Je peux dire que cette torture physique et psychologique des blocs H a conduit beaucoup d’hommes au seuil de la folie.

Nous sommes dans une situation très, très mauvaise maintenant. Que serons-nous à la fin de la journée ou dans les années à venir ? Mon esprit est profondément marqué. C’est une pensée tellement inquiétante que nous finirons peut-être incapables même de penser. Avec cela en tête, je vais vous laisser. Réfléchissez-y, mais ne faites pas que cela.

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