Bobby Sands : La fenêtre de mon esprit

Quand on passe chaque jour nu et accroupi au coin d’une cellule qui ressemble à une porcherie, à regarder la désolation des tas d’ordures en putréfaction, infestées d’asticots et de mouches, un pot de chambre immonde ou un mur noir et complètement dégoûtant, le fait de pouvoir se lever et regarder par une fenêtre aide à sauvegarder la santé mentale.

Dans ma cellule, la fenêtre est quadrillée d’épaisses plaques de béton en guise de barreaux et le panorama est du néant, à moins qu’une jungle de barbelés et des rangées de charpentes métalliques sans âme puissent présenter quelque intérêt artistique que j’ignore. Mais c’est ce qui se passe ou se matérialise devant ma pauvre petite fenêtre qui me sauve et qui peut atténuer la déprime, qui me permet la contemplation, qui me distrait agréablement de mon environnement et qui me fournit un plaisir jusque-là inconnu.

Un triste après-midi de novembre, sombre, mouillé et terne, quand on a le ventre vide et que la monotonie commence à déprimer et démoraliser, il est réconfortant de passer une demi-heure, la tête appuyée contre les plaques de béton, à regarder avec émerveillement les singeries de la douzaine d’étourneaux qui se disputent quelques croûtes de pain.

Ils tracent de grands cercles en l’air, détalent, hésitent ou osent picorer encore un petit bout, toujours sur leurs gardes, leurs petits nerfs à vif, les jeunes étourneaux se mesurant entre eux, le gourmand essayant de dominer etvoulant toujours la part du lion, se battant avec ses camarades pendant que le moineau arrive discrètement et se sert dans le butin.

Mais le régent de mon petit royaume de vingt mètres de monde extérieur est le goéland, qui domine, pique, becquète et refuse leur part aux oiseaux plus petits. Le goéland prend tout. En fait, il semble tout à fait insatiable. Il est prêt à tout pour se rassasier. Pour ces raisons, je n’aime pas le goéland et je me demande souvent pourquoi les étourneaux ne visent pas ce prédateur, au lieu de se battre entre eux. Ceci ne s’applique peut-être pas qu’aux seuls oiseaux.

Durant les mois d’été, les pinsons abondaient et le chant de l’alouette était une symphonie en continu et un rappel à la vie. On peut voir et entendre les corbeaux et corneilles, de temps en temps une pie, et les petites bergeronnettes de l’aube jusqu’au crépuscule.

En fin de soirée, quand la plupart des prisonniers de guerre dorment, quand le silence arrive qui amplifie le bruit léger de la brise, on peut regarder fixement l’océan du ciel et la multitude d’étoiles qui semblent serties dans le noir du néant que même la lune n’arrive pas à pénétrer, et on peut s’abandonner à rêver mille rêves d’hier, de l’enfance et la joie, de l’amour et l’allégresse, et ainsi s’échapper dans l’imagination et le fantasme. Le mal qui remplit chaque jour est oublié, et demain est aussi loin que les étoiles inaccessibles.

Souvent, les soirées d’été ou les froides nuits d’hiver, je me tiens là, ma vieille serviette usée serrée autour de moi, mon haleine formantt des fantômes de nuages dans le noir, à rêver, tout simplement. Souvent, le jour, les interminables journées, je reste à observer les oiseaux et à écouter l’alouette, essayant de la localiser dans cette mer stagnante au-dessus de moi qui représente le monde extérieur, et je me languis de la liberté de l’alouette.

Je suppose que, pour beaucoup de gens, quelques oiseaux, le chant de l’alouette, un ciel bleu ou la pleine lune sont là, mais passent inaperçus la plupart du temps. Pour moi, ils signifient l’existence, la paix, le confort, la distraction et quelque chose à regarder, pour m’aider à oublier la torture, les brutalités, les indignités et le mal qui entourent et attaquent mon quotidien.

Aujourd’hui, les matons ont commencé à boucher toutes les fenêtres avec des tôles métalliques. Ceci représente et signifie pour moi une torture supplémentaire, l’occultation de l’essence même de la vie : la nature !

Quelques paroles trouvées au fil de mes lectures me reviennent en écho aujourd’hui : « Nul ne peut enlever à autrui sa capacité de contemplation. Jetez-les en prison, condamnez-les aux travaux forcés, aux tâches abrutissantes, vous ne leur enlèverez jamais la capacité à trouver dans la vie la poésie et la musique. »

Et je me rends compte que, ici, mes tortionnaires ont commencé il y a longtemps et s’efforcent encore de boucher la fenêtre de mon esprit.

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