Bobby Sands : Aujourd’hui j’ai battu un monstre

Le 5 mai 1981 s’éteignait Bobby Sands, volontaire de l’IRA provisoire, après 66 jours de grève de la faim pour les droits des prisonniers politiques dans les prisons britanniques. Cent mille personnes assistèrent au cortège funèbre vers sa dernière demeure. Il est le symbole de la lutte menée jusqu’au bout contre l’avilissement, l’oppression, la brutalité : le symbole de la force du peuple, et même dans sa mort, le symbole de la victoire future. Voici trois passages écrits tout petit sur du papier toilette et passés clandestinement à l’extérieur de la prison de Long Kesh.

Aujourd’hui, j’ai battu un monstre et j’ai vaincu l’armée du monstre. Je ne me suis pas échappé, mais j’ai quand même survécu pour continuer à me battre. C’était dur ; plus dur aujourd’hui que jamais, et c’est de pire en pire tous les jours. Vous voyez, je suis piégé et tout ce que je peux faire, c’est résister. Je sais qu’un jour je vaincrai ce monstre, mais parfois je fatigue. Je me dis qu’il me tuera peut-être avant.

C’est ce que je ressens.

Le monstre est malin. Il me joue des tours. Il m’humilie et me torture. Je suis comme une petite souris par rapport à ce géant mais, quand je résiste à la torture qu’il m’inflige j’ai l’impression de faire trois mètres de haut car je sais que c’est moi qui ai raison. Je sais que je suis ce que je suis et, quoi qu’on puisse m’infliger, cela ne changera pas.

Quand je résiste, il ne comprend pas. Vous voyez, il n’essaie même pas de comprendre pourquoi je résiste. « Pourquoi ne me cédez-vous pas ? » dit-il. « Cédez ! Rendez-vous! » nargue l’armée du monstre. Mon corps veut répondre: « Oui, oui, faites de moi ce que vous voudrez. Je suis vaincu. Vous m’avez vaincu. » Mais mon esprit prend le dessus.

Mon esprit dit : « Non, non, vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez de moi. le ne suis pas vaincu. Vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez de moi. Je refuse de me laisser vaincre. »

Ceci met le monstre en colère. Il devient fou. Il me brutalise jusqu’à deux doigts de la mort. Mais il ne me tue pas.

Je me demande souvent pourquoi. Mais à chaque fois que je lui fais face, la mort se matérialise devant moi. Le monstre me garde nu. Il me nourrit. Mais aujourd’hui il ne m’a pas nourri parce qu’il avait tellement essayé de me vaincre et qu’il a échoué. Ceci l’a encore énervé, vous voyez. Je sais pourquoi il ne me tuera pas. Il veut que je me mette à genoux devant lui et que je reconnaisse ma défaite.

Si nous ne le vainquons pas bientôt, j’en mourrai. J’en suis certain. Il me garde enfermé dans une tombe noire et puante et envoie ses diables pour maintenir le rythme de la torture et ne pas me laisser de répit. A chaque fois que la porte de ma tombe s’ouvre, les diables noirs m’attaquent ! Hier, ils ont presque gagné. C’était inhumain. Ils m’ont battu jusqu’à ce que je perde connaissance. Je me dis « Ceci m’arrive-t-il vraiment ? » et « Ceci peut-il arriver de nos jours ? »

Les monstres n’existent pas. Les diables non plus. Il ne peut pas y avoir autant de diables. le suis fou. Oui, c’est cela, je perds la raison. Mais ma douleur, ma souffrance et ma tristesse sont réelles. Tout cela doit être réel. Non, j’ai raison, je sais que j’ai raison. Je dois résister, je ne peux m’évader nulle part. Ma tombe sera peut-être mon tombeau. Je suis entouré d’une jungle de barbelés. Le monstre rugit : « Tu ne sortiras jamais d’ici. Si tu ne fais pas ce que je dis, je ne te relâcherai jamais. »

Je refuse.

Mon corps est cassé et froid. le suis seul et j’ai besoin de réconfort. De loin, j’entends ces voix familières qui me permettent de continuer: « Nous sommes avec toi, fiston. Nous sommes avec toi. Ne les laisse pas te vaincre. » J’ai besoin d’entendre ces voix. Elles font enrager le monstre. Il recule. Les voix font peur aux diables. Parfois, j’ai vraiment envie d’entendre ces voix. Je sais que, si elles crient plus fort, elles feront fuir le monstre et mettront fin à mes souffrances.

Je me souviens, et je n’oublierai jamais, comment ce monstre a pris la vie de Tom Ashe, Terence MacSwiney, Michael Gaughan, Frank Stagg et Hugh Coney, et je me demande chaque nuit ce que le monstre et ses diables noirs me feront demain.

Ils ont toujours quelque chose de nouveau. Le surmonterai-je ? Je le dois. Oui, je le dois. Demain sera mon sept ont quarantième jour de torture – une éternité.

Oui, demain je me lèverai dans les bloc H de Long Kesh. Oui demain je battrai encore le monstre et ses diables !

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