Interview de Bernadette Devlin (1969)

Ces propos ont été recueillis en 1969 au plus fort du mouvement pour les droits civiques au Nord de l’Irlande. Bernadette Devlin est une grande figure de la révolution irlandaise, jusqu’à aujourd’hui. A l’époque, elle était animatrice du groupe révolutionnaire-démocratique People’s Democracy.

Dans cette interview sont livrées de précieuses clefs au sujet du conflit anglo-irlandais, sur les mentalités réactionnaires, les catholiques, les protestants, l’Ordre d’Orange, la nécessité d’unir le peuple pour vaincre l’ennemi : des vues pénétrantes et audacieuses en ce qui concerne la stratégie et la tactique de la révolution au Nord de l’Irlande

bernadetted

Je suis membre de l’Eglise catholique. Au fur et à mesure de votre enquête, vous allez découvrir que la plupart des gens, depuis les socialistes jusqu’aux nationalistes de droite, se plaignent de l’Ordre d’Orange (vous devriez vous procurer différents bouquins sur le sujet, afin de vous faire votre propre opinion) …

Quoi qu’il en soit, on peut dire que l’Ordre joue un rôle d’unification : il maintient ensemble la grosse majorité des protestants, il s’agit en fait d’une alliance des protestants de toutes les classes. Son rôle est d’assurer la continuité pouvoir unioniste. Le gouvernement s’appuie sur l’Ordre, mais l’Ordre pourrait parfaitement se passer du patronage du gouvernement.

L’Ordre d’Orange est la force qui isole les travailleurs protestants en les maintenant dans une alliance qui va à l’encontre de leurs intérêts. Le mouvement pour les droits civiques dans son ensemble, jusqu’aux socialistes de la People’s Democracy, a attaqué l’Ordre d’Orange ; or, l’attaquer, c’est attaquer les protestants, c’est donc prendre, tout simplement, une position pro-catholique.

Alors, pour essayer de contre-balancer cette position, ils [les membres de la People’s Democracy] attaquent aussi certaines organisations catholiques, comme l’I.R.A. qui est l’aile armée du parti républicain. Mais le fait est qu’il n’y a pas de comparaison entre ces organisations et l’Ordre d’Orange. C’est l’Ordre qui fait que tous les protestants votent unioniste et le seul pouvoir qui lui soit opposé, qui lui corresponde, c’est l’Eglise catholique.

La raison d’être de l’Ordre d’Orange est de protéger la culture protestante, mais il serait faux d’imaginer qu’il existe une culture catholique qui lui serait opposée. La culture protestante existe; c’est la culture pro-britannique de l’Ulster, de tradition en grande partie écossaise.

Mais la culture des catholiques de l’Ulster est aussi différente de celle des catholiques du Sud que de celle des protestants. C’est pourquoi l’Église catholique constitue le seul lien entre le Nord et le Sud. La croyance en une Eglise infaillible, voilà le lien de l’unité entre Nord et Sud…

Il resterait à expliquer pourquoi, ici, à Armagh, le plus gros propriétaire des taudis dans lesquels s’entassent les familles ouvrières est précisément l’Église catholique. C’est pourquoi je dis : on ne se débarrassera pas du sectarisme avant d’avoir…

Tenez, nous contruisons un mouvement dans lequel nous prétendons attirer les travailleurs protestants mais cette formulation même donne à penser que nous sommes des travailleurs catholiques; c’est entièrement faux. Nous représentons en fait un groupe très minoritaire, dans lequel les travailleurs sont une minorité.

Tant que nous en appelons aux travailleurs protestants nous donnons l’impression que les travailleurs catholiques sont de notre côté; on donne aux protestants l’impression qu’il va leur falloir rompre avec leurs propres traditions pour rejoindre les travailleurs de tradition catholique.

En fait, nous devrions tenir le langage suivant : nous sommes les travailleurs tout court, nous rompons avec les traditions qui nous ont maintenus en esclavage, nous rejetons le catholicisme au même titre que nous combattons l’Ordre d’Orange, nous en appelons aux travailleurs, point final. C’est alors qu’il nous serait possible de demander aux travailleurs d’un côté de rompre avec l’Ordre d’Orange, de l’autre de rompre avec l’Eglise catholique.

Cela signifie que nous nous aliénerons immédiatement le soutien de tous les libéraux catholiques, eh bien! tant pis, il faudra se faire une raison! Quand j’ai dit ça au meeting, tout à l’heure, bien des gens étaient d’accord avec moi mais ça n’a pas été l’avis des penseurs, ils croient qu’on ne peut pas attaquer l’Eglise catholique.

Je connais pourtant un petit exemple qui prouve qu’ils se trompent et que les gens ordinaires les ont déjà dépassés : ça s’est passé dans un minuscule village où, pour des raisons politiques, le cardinal a déplacé le curé et l’a remplacé par un autre.

Convaincus du bien-fondé de leurs droits démocratiques, les gens sont allés trouver le cardinal pour lui dire : « Ecoutez, c’est notre curé, nous voulons le garder, nous avons beaucoup travaille avec lui… » Le cardinal n’a pas été long a leur mettre les points sur les i : ils n’ avaient aucun droit de choisir leur curé, c’était à lui qu’il appartenait de… etc…
« Mais ont-ils répondu, c’est nous qui le payons, c’est nous qui avons construit l’école et qui payons pour son entretien et son fonctionnement! »
Le cardinal a répondu : « Que vous vouliez ou non, il y aura un curé, celui de mon choix, que vous payez ou non, l’école continuera à fonctionner. »

Ils sont rentres chez eux et ils ont convoqué une assemblée. Ils ont tenu le langage suivant : « A en croire le gars redsocks [chaussettes rouges] à Armagh, l’Eglise se passera très bien de notre contribution, ça fait donc des années qu’on nous trompe en nous faisant croire que l’Eglise a besoin de notre argent. »

Ils ont organisé une campagne et depuis quatre semaines, ils n’ont pas versé un sou. Ils continuent d’aller a la messe le dimanche mais depuis un mois tout autre lien avec l’Eglise est rompu. Aucun démagogue politique n’a eu besoin d’aller leur dire ce qu’il fallait faire. Ils ont découvert par eux-mêmes que l’Eglise n’était pas la source de leur religion, mais le pouvoir temporel qui faisait d’eux de bons citoyens, et ils ne veulent plus être de bons citoyens.

Avant que cette situation ne se soit étendue a l’ensemble du pays, tant que la preuve n’aura pas été donnée qu’il ne s’agit pas d’un mouvement confessionnel et que les Protestants, les athées et n’ importe qui, peuvent y adhérer en accord avec leurs principes, ce que nous aurons au mieux, c’est un front uni social-démocrate catholique.

Je suis moi-même dans une certaine mesure une catholique. Je suis d’accord  pour que les gens aillent à l’église le dimanche, mars c’est là que s’arrête leur devoir religieux. S’ils veulent croire en dieu d’accord, ça les regarde.

Personne n’affirme qu’il n’y a pas d’être surnaturel, mais j’affirme que cet être surnaturel ne se nourrit pas du pain et de la sueur des travailleurs, j’affirme qu’il n’a pas à vous convaincre de ce que votre patron est dans son droit quand il prétend étendre son contrôle à l’ensemble de votre vie alors, si cet être surnaturel s’entête malgré tout, il faudra l’écraser, tout comme l’Ordre d’Orange!

Il paraît que nous sommes tous de grands socialistes dans ce pays, mais personne, à ma connaissance, n’a encore dit ça…

J’en viens à cette histoire d’impérialisme. Bon, vous les avez entendus dire que toute forme d’anti-impérialisme est positive, progressiste. Dans ce cas, essayons d’analyser le mouvement, pas Paisley [le révérend Ian Paisley, chef politique des  Unionistes protestants] lui-même, pas les leaders, mais le mouvement Paisleyiste.

Les travailleurs protestants qui en forment la base, les habitants de Shankill Road unionistes fanatiques qui se disent partisans de l’union avec la Grande-Bretagne et qui, en même temps, hurlent à Wilson [Harold Wilson, premier ministre de la Grande-Bretagne à l’époque] de s’occuper de ses oignons, qui exigent des emplois, des logements – mais pour les loyalistes seulement.

Si on analyse leur mouvement, aussi triste qu’il soit, il est progressiste, et c’est une chose que les socialistes de ce pays ont totalement ignorée. Si l’on supprimait cette mentalité de protestants seulement, c’est un mouvement anti-impérialiste et socialiste. Ils disent : l’Ulster est britannique, mais ce qu’ils veulent dire par là c’est : l’Ulster n’est pas l’Irlande du Sud, l’Ulster est protestant et quand ils disent protestant, ils pensent aux travailleurs protestants et leurs revendications sont socialistes, enfin national-socialistes.

Ils réclament le socialisme pour une fraction privilégiée du prolétariat mais on ne peut pas purement et simplement tirer un trait sur le mouvement du prolétariat protestant, il faut essayer de le convertir et tant que nous nous tiendrons carrément dans le coin catholique à gueuler : « Nous sommes le peuple! » [ We are the People! slogan des émeutiers de Derry en 1969], nous n’arriverons jamais à briser les barrières qui séparent du prolétariat protestant le prolétariat catholique qui n’est pas du tout aussi radical que le prolétariat protestant.

L’idéologie catholique, c’est plutôt : on aime tout le monde, il y a place pour toutes les classes, toutes les races, toutes les religions dans notre Irlande; tout ça c’est du libéralisme, mais en fait, en termes d’économie, les revendication des paisleyistes sont plus proches du socialisme si ce n’est qu’elles sont présentées au nom d’une fraction du prolétariat.

Il faut se débarraser de l’idée qu’on peut – quand on est socialiste – radicaliser les catholiques puis rallier les protestants. Tôt ou tard, on se retrouve en face du fait, fondamental dans ce pays, que la tradition catholique s’oppose au socialisme et qu’il faut briser le pouvoir de l’Eglise.

Alors voilà comment il faudrait fonder le socialisme dans notre pays : il faut s’appuyer sur des principes rigoureux et dire aux gens : vous êtes aussi éloignés du socialisme les uns que les autres; vous, les protestants, en raison de ce que vous appelez le loyalisme et vous, les catholiques, par votre sujétion à l’Église catholique. Ce ne sera évidemment pas facile, mais c’est le seul principe sur lequel le socialisme peut naître dans ce pays.

Le seul marxiste que nous ayons produit, James Connolly, les Anglais ont eu l’habileté de le faire mourir comme un martyr de la sainte Irlande catholique.

Aussi loin que vous remontiez dans le temps, vous verrez que tous les combattants pour l’indépendance se sont finalement englués dans le catholicisme et c’est là qu’a été leur échec, alors, si vous voulez mon avis : quand vous verrez flamber la cathédrale d’Armagh, notre pays se sera rapproché du socialisme! »

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