Le Cheval venu de la Mer – Into the West

Analyse personnelle et très approfondie du film Le Cheval Venu de la Mer de Mike Newell (1992) écrite par OWL pour Libération Irlande.

Un beau jour, ou peut-être une nuit
Au bord de l’océan, je m’étais endormi
Quand soudain, semblant fendre les eaux
Et venant de nulle part
Surgit un cheval blanc…

Si le film m’a fait penser à L’Aigle Noir de Barbara, ce n’est pas un hasard. Tout d’abord, cette première strophe à peine modifiée évoque à la perfection la scène d’ouverture, si ce n’est qu’en dehors du spectateur, le point de vue humain est absent à ce stade. Mais l’analogie ne s’arrête pas là…

Tir na nOg est un magnifique cheval blanc dont le nom évocateur ( »Pays de l’Eternelle Jeunesse ») est porteur d’espoir, dont la fougue et l’insoumission sont symboles de liberté. Il apparaît une nuit au bord de l’eau sur le littoral Irlandais, loin de toute civilisation, et suit bientôt un vieil homme qui passe par là avec sa roulotte. Cet homme est un « Traveller », un membre d’une minorité nomade irlandaise possédant une culture propre et un mode de vie proche de celui des Gitans. Il se dirige vers la banlieue de Dublin, plus précisément vers un triste un amas de béton dans lequel vivent son beau-fils, Papa Reilly, et ses deux petits-fils, Ossie et Tito (8 et 12 ans).

Pour gagner de quoi se soûler sans laisser ses enfants mourir de faim, Papa utilise ses compétences de rétameur, artisanat très répandu chez les Travellers (ce qui leur a valu le surnom de « Tinkers« ). Comme les Roms en France et comme la majorité des populations minoritaires de par le monde, les Travellers sont victimes de racisme. En ce qui concerne Papa, son statut de Traveller sédentarisé lui vaut au mieux l’ignorance, au pire le dédain et la méfiance des autres citadins.

Si Papa Reilly est aujourd’hui déchu et alcoolique, échoué plus qu’installé dans un appartement sinistre et insalubre, on apprend vite qu’il était autrefois une légende parmi les Travellers, doté entre autres d’un don exceptionnel avec les chevaux. Mais sa femme est morte en donnant naissance à leur deuxième enfant (Ossie) et Papa, blâmant le mode de vie archaïque des Travellers, a décidé que ses fils grandiraient mieux dans la sédentarité. Sans prendre le temps d’un deuil, il a brutalement abandonné son ancienne vie et sa vieille roulotte pour rejoindre la ville, l’alcool et l’oubli.

Tel un dauphin dans une marée noire, Tir na nOg s’impose majestueusement dans la tristesse de cette banlieue urbaine, surgi de nulle part, comme l’aigle noir de Barbara. Pourtant les humains ne semblent pas le passionner… sauf Ossie et Tito, et particulièrement le cadet Ossie, seul cavalier inexpérimenté de la famille et pourtant seule personne que Tir na nOg, au départ, laissera monter sur son dos. Le cheval, qui ne quitte plus les enfants d’une semelle, élit très vite domicile avec Papa et ses deux fils dans leur appartement. Evidemment, les braves gens (braves voisins tendres et affectueux) – qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux – ne trouvent pas cela très respectable… La police débarque, le cheval est confisqué, on veut lui faire faire des concours hippiques (il est très rapide et peut sauter très haut).

Mais Ossie, Tito et Tir na nOg ne l’entendent pas de cette oreille et se retrouvent bientôt pour entamer une fuite effrénée vers l’Ouest du pays. Ils sont poursuivis par la police, qui parle de vol et de crime ; par un homme d’affaires puissant, qui considère le cheval comme un investissement à rentabiliser ; et enfin par Papa, inquiet du sort de ses enfants et paniqué par la possibilité qu’on lui en enlève la garde…

Le film démarre dans un contexte social fort qui, paradoxalement, ne concerne pas directement les Travellers, pourtant présents au coeur de l’intrigue. Plusieurs scènes exposent le racisme dont les Travellers sont victimes, on devine que leur vie n’est pas facile, on a un très bref aperçu de quelques-uns de leurs talents et coutumes… et c’est à peu près tout. Si vous cherchiez un documentaire sur les Travellers, passez votre chemin. Le film les aime et les met en valeur, d’une certaine manière il s’imprègne de leur culture, mais il ne les décrit pas. Le réalisme social du film concerne essentiellement le milieu urbain, plus précisément celui d’une banlieue pauvre de Dublin qui abrite des citadins de naissance et quelques Travellers sédentarisés.

Par opposition aux grands espaces arpentés par les Travellers, la ville représente une sorte de piège de la sédentarité, un piège qui avale les êtres, les broie et les formate pour recracher des robots aliénés et conditionnés. Le « confort » de la sédentarité n’a ici rien de confortable, ce sont des oubliettes, et Papa Reilly recherche justement l’oubli. Cette banlieue offre également à ses habitants un accès à la société de consommation (avec laquelle les Travellers encore nomades on gardé leurs distances) qui crée des besoins et des addictions: besoin d’argent, besoin d’alcool, besoin de télévision… En conséquence, les citadins sédentaires, au contraire des Travellers, apparaissent comme des esclaves prisonniers d’une mécanique implacable et impitoyable.

Papa Reilly, affaibli par la mort de sa femme, s’est donc laissé prendre au piège; ce piège qui fait oublier ce que sont la vie et la liberté, justement tout ce que Tir na nOg incarne. Mais il n’est pas la seule victime. Même si les conditions de cet emprisonnement varient en fonction de la classe sociale, tous les sédentaires sont montrés comme des prisonniers: les pathétiques voisins de Papa, avides et dénués de compassion (même à l’égard de leurs propres enfants), le fonctionnaire de police corrompu, l’homme d’affaires influent qui veut faire de Tir na nOg une bête à concours…

Ils sont tous enfermés dans une logique qui leur interdit fatalement toute forme d’épanouissement humain. Durant un court moment, le piège semble presque se refermer sur Tir na nOg lui-même lors de ses premières épreuves hippiques, alors qu’il fait des prouesses devant des spectateurs admiratifs. Le grand-père, lui, est trop sage pour se laisser piéger, et les deux enfants ont l’esprit encore suffisamment ouvert pour se libérer facilement. Chez Ossie et Tito, cette tendance à la libération est d’ailleurs visible dès le départ, dans leur amour du western, de ses chevaux et de ses grands espaces.

Tir na nOg semble avoir pour objectif de sauver ce qu’il reste de cette famille en la rappelant à ses racines, qui paradoxalement s’étiolent dans la sédentarité. Papa a choisi l’oubli et ses fils en paient les conséquences. Ossie ne sait rien sur sa mère, il n’a même jamais vu de photo, et son père ne parle jamais d’elle. Tito fait parfois office de père de substitution et craint les effets potentiels de certaines vérités sur son frère, qui ignore par exemple que sa mère est morte en le mettant au monde.

Pourtant, lors d’une scène, Ossie appelle sa mère en espérant que son père entendra, alors qu’à la fin du film, il voit sa mère lorsque son père apparaît. Pour Ossie, intuitivement, ce n’est qu’au travers de son père et dans le souvenir de son père que sa mère peut continuer à vivre, et c’est un rôle que Papa refuse d’assumer. Tir na nOg va aider cette famille à cesser de fuir ou de sombrer dans l’oubli, la ramener dans son passé afin d’affronter ses peurs et ses vérités une fois pour toutes. Et c’est là que le film, à nouveau, rejoint la chanson de Barbara: l’animal est apparu pour rendre à cette famille sa liberté d’autrefois.

Qui donc est Tir na nOg pour avoir de telles ambitions ? Le Cheval venu de la Mer est un conte, et Tir na nOg est un symbole. Certains diront qu’il est une sorte d’envoyé des dieux (on notera qu’à l’image des Travellers, le film est assez mystique). D’autres diront qu’il est le symbole de la liberté et du voyage, par opposition à l’esclavagisme sédentaire. Enfin, la plupart diront qu’il est l’incarnation de la mère disparue d’Ossie et Tito, et beaucoup d’éléments du film leur permettront de défendre cette approche.

Mais au final, je dirais simplement qu’il est tout cela en même temps. Et c’est en partie ce qui fait la beauté du film: jamais il ne s’enferme dans un symbolisme lourd, exclusif et réducteur, qu’il soit freudien ou religieux. A l’image des grands espaces d’Irlande parcourus par les Travellers, la charge symbolique du film reste toujours trop large et trop riche pour pouvoir être embrassée d’un seul regard.

Bien sûr, je pourrais aussi préciser que tous les comédiens sont très bons, en particulier les deux enfants, mais également Gabriel Byrne, trop rare dans d’aussi beaux rôles. Mais je ne vais pas m’étendre sur le sujet, parce que le film intègre si bien ses personnages qu’il efface les égos et rejette les flatteries. Idem pour la réalisation de Mike Newell et l’écriture du grand Jim Sheridan. Ils on si bien travaillé, tout en sobriété, prenant soin de rester cachés dans l’ombre de leur oeuvre, qu’ils semblent avoir donné au film une vie propre qui les dépasse.

Au final, le Cheval venu de la Mer est film riche, un mélange complexe de symbolisme, de réalisme social, d’onirisme et d’intimisme. La liberté y est incarnée par un cheval qui refuse les parcours d’épreuves balisés, mais aussi par le nomadisme des Travellers, qui s’oppose à la réduction imposée des perspectives d’espace et d’esprit de la vie sédentaire dans notre société de consommation. Par extension, et même si ce n’est pas clairement exposé dans le film, le refus d’une adresse fixe implique forcément le renoncement à un grand nombre d’éléments qui rendent les sédentaires si dépendants de cette même société: éducation en établissement scolaire, usage d’un compte en banque, abonnements divers (électricité, chauffage, télévision, Internet,…), prêt immobilier, etc.

Le Cheval venu de la Mer débute dans un contexte social réaliste et assez dur, essentiellement sédentaire et urbain, où l’on peut voir des enfants mendier pour se nourrir parce que leurs parents ont tout dépensé en alcool. C’est le point de départ d’une histoire qui ne va cesser d’évoluer vers une rêverie mystique, à la fois intimiste et lyrique. Sans pour autant renier ses bases sociales, le film va en effet s’éloigner progressivement de ce « cauchemar » sédentaire pour se recentrer sur ses quatre personnages principaux (Tir na nOg, Ossie, Tito et Papa) dans une invitation à l’espoir et au voyage. On notera au passage que la touchante relation entre les deux frères est particulièrement réussie.

Même s’il ne parle finalement pas beaucoup d’eux, le film transpire d’admiration et de sympathie pour les Travellers et à ce titre, il les érige presque en modèle à suivre, faisant d’eux un moteur plus qu’un prétexte pour le film. Bien entendu, une oeuvre qui invite au voyage avec les Travellers comme guide peut difficilement se désintéresser du pays d’où ils viennent. Si le film n’a rien de spécialement patriotique, il est évident qu’il affiche de l’affection pour l’Irlande, pour ses paysages, pour sa culture. Certaines des plus belles scènes du film sont d’ailleurs portées par un trop rare chant celtique féminin, cristallin et enchanteur.

Le seul bémol de ce film magnifique est à mon avis sa représentation de la haute autorité au travers d’un individu qui se révèle juste et tolérant. Ce portrait pseudo rassurant affaiblit forcément la charge du propos social, mais on lui pardonnera cette hésitation en retenant toutes les belles choses qu’il a à dire et à montrer et que ces quelques lignes peinent à résumer.

par Owl

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Un commentaire pour Le Cheval venu de la Mer – Into the West

  1. peadar dit :

    merci libération irlande pour cette belle analyse!!

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