Il est frappant de voir à quel point la cause de la liberté de l’Irlande concerne tant de gens sans les concerner. Nombreux sont ceux qui sympathisent avec « ce brave peuple qui lutte contre les Anglais » mais moins nombreux sont ceux qui ont des idées claires sur ce conflit, qui connaissent la différence entre Angleterre, Grande-Bretagne et Royaume-Uni ou entre républicanisme irlandais et nationalisme constitutionnel. L’ignorance est souvent directement proportionnelle à la sympathie. Dans des organisations de type social-démocrate comme feu Solidarité Irlande, ces phénomène de sentimentalisme apolitique jouaient à plein, mettant les fascistes en position de « plumer la volaille », de coloniser cette cause. Cette ambiance idéaliste saturée d’anglophobie est une des raisons qui nous a poussés à monter notre groupe Libération Irlande.
Nous voulons faire ici une petite mise au point sur la question de l’anglophobie [haine des Anglais] en France, dont le sous-produit est cette hibernophilie [amitié pour les Irlandais] de pacotille.
Du jeune homme ivre qui brûle un Union Jack à la fête de l’humanité au militant national-catholique en croisade virtuelle contre les protestants, en passant par les remarques banales sur la cruelle fourberie de ce peuple ou la mauvaise qualité de sa nourriture : un point commun, la haine de l’Anglais.
Le grand symbole de l’anglophobie est Jeanne d’Arc, un personnage extrêmement populaire, bien au-delà des défilés fascistes. Même si elle s’énonce avec du second degré ou seulement pour rire, l’anglophobie et la sympathie corrélative pour Jeanne d’Arc sont quelque chose de très courant, même chez les gauchistes les plus ultra. Pourquoi un personnage si ancien et ayant su peu de rapport avec notre présent est-il si populaire? Pourquoi ces préjugés sont-ils si tenaces? Ce qui est dit sur les Anglais n’est pas dit sur les Allemands, par exemple, il y a une certaine retenue là-dessus, depuis au moins deux générations. L’Etat français n’est pas en conflit avec l’Etat britannique depuis la période coloniale de la fin du 19è siècle, sauf sous l’occupation où l’anglophobie était idéologie officielle. Pourtant cette vieille croûte colle à la peau du Français, et tout indique que l’anglophobie joue un rôle de ciment ancestral, diffus, fédérateur, dans la construction et la reproduction de l’idéologie nationale de l’Etat français, qui continue aujourd’hui.
Le week-end du 11 et 12 mai avait lieu la célébration du 600è anniversaire de Jeanne d’Arc, née en 1412. A cette occasion eut lieu un défilé militaire officiel dans la ville d’Orléans, avec tanks, parade, patrouille de France, drapeaux pavoisés, et pendant le défilé un fameux hymne écossais, Scotland The Brave, fut joué à la cornemuse par l’armée française. S’agissait-il de commémorer la Auld Alliance entre la France et l’Ecosse, datant de 1295? ou d’un rappel chauvin de l’anglophobie en tant que valeur de la France?
L’anglophobie est une tradition enracinée dans la veille France privilégiée et catholique qui est celle des hauts gradés de l’armée ayant organisé ce défilé, qui est d’ailleurs le deuxième plus important de l’année après celui du 14 juillet. ll y a un fil directeur dans le livre de Jacques Bainville, Histoire de France, ce fil continu, c’est la lutte pour la construction et la défense de la France contre deux dangers, l’Allemagne et l’Angleterre. Jacques Bainville était un grand théoricien de l’Action Française, véritable sentinelle de la réaction, son livre porte la pensée de la fraction traditionnelle luttant dans les sphères intellectuelles dirigeantes de l’Etat contre une autre fraction, les républicains et franc-maçons.
L’anglophobie traditionnelle est un nationalisme français anti-protestant et anti-libéral, son origine est catholique et militaire et sa destination est la mobilisation et la cohésion du peuple tout entier. Cette mixture idéologique, venue de la noblesse et du clergé au moment historique où ces classes perdent la partie contre la bourgeoise, est nommée « socialisme féodal » par Marx et Engels dans le Manifeste. Cette idéologie anti-bourgeoise de droite parle au nom du peuple, elle a toujours des prétentions sociales. L’anglophobie en France vient de là, de ce qu’on appelle l’alliance du sabre (l’Armée française) et du goupillon (l’Eglise catholique).
Venue du goupillon, l’idée que les Anglais ne savent pas jouir en confiance des biens de la vie mais sont des maniaques du travail, du commerce et du calcul égoïste. Venue du sabre, l’idée que les Anglais sont « perfides », ne respectent pas la parole donnée et sont des maniaques de la conquête. Le tout aboutit à l’idée d’un peuple congénitalement odieux et capitaliste, qui plus est ennemi-né de la France, laquelle sort par conséquent très avantagée de la comparaison.
Cette tradition anti-anglaise séculaire contribue à construire et à flatter l’égo national en mettant en avant le bon goût français et son art de vivre, qu’on prétend si chaleureux et débonnaire, contre une prétendue froideur des Anglais, vus comme un peuple à la fois maniéré, pète-sec, et en même temps brutal, goujat, à l’image de la reine d’Angleterre, dont la devise est « Never complain, never explain » (Ne jamais de plaindre, ne jamais s’expliquer).
Il y a beaucoup de ressemblances entre l’anglophobie et l’antisémitisme, ces deux branches de l’idéologie nationale française visent à souder la nation française contre un ennemi extérieur très dangereux car proche et ressemblant, et pourtant lointain et fermé, difficile à cerner, face à qui une grande vigilance est de mise. Le chauvinisme national français attribue à la nature de ces deux peuples la passion des richesses et de l’expansion, et d’être faits d’une pâte à fois très artificielle et subtile et en même temps violente et langoureuse. “Les Juifs ont tué une première fois Jésus de Nazareth, les Anglais devenus protestants l’ont tué à nouveau en crachant sur son corps mystique, l’Eglise catholique, et leur point commun est de vénérer l’argent” : telle est la parenté judéo-anglaise dans la vision réactionnaire old school.
D’autre part, Anglais et Juifs sont vus comme des êtres fourbes qui agissent sur le corps national comme des agents de discorde et de dissolution, souvent par l’entremise d’autres forces qu’eux-mêmes. Par exemple à l’époque des Dragonnades sous Louis XIV, les protestants des Cévennes étaient accusés d’être les agents de la subversion au service des Anglais, aujourd’hui les antisémites et national-socialistes disent que les Juifs détruisent l’occident par l’entremise de l’immigration, du métissage. Les Juifs sont accusés de propager à la fois le communisme et la finance, mixte nommé « mondialisme » par les fascistes; quant aux Anglais, ils sont accusés prêcher le multi-culturalisme et le droit à la différence, mais sans eux-mêmes se mélanger. Le Juif comme l’Anglais est vu comme hypocrite, car il n’applique pas à lui-même ces valeurs imposées aux autres : il est bien connu que les Juifs et les Anglais campent sur leurs positions, restent entre eux et cultivent leur différences, aux antipodes des Français bien entendu!
Une autre source chauvine se greffe sur l’ancienne : l’anglophobie « de gauche », qui est tout aussi réactionnaire mais qui n’a pas les mêmes angles d’attaque. Ce qu’elle vise, c’est la monarchie, le communautarisme, le trade-unionisme et l’impérialisme anglo-saxon.
La monarchie anglaise et l’adulation de ses représentants comme William et Kate, Lady Di ou la Reine mère, est moqué avec désinvolture, comme étant un stupide résidu d’ancien régime. Mais la passation de pouvoir entre les présidents Sarkozy et Hollande montre bien que ce régime et ses cérémonies sont franchement monarchiques comme tout le fonctionnement de la 5è République avec sa cour d’énarques et son armée de juges, de flics et de préfets, sans parler de la complaisance incroyable de la valetaille journalistique.
Le communautarisme anglais est décrié par la gauche républicaine bourgeoise, qui n’aime pas les ghettos mais vit dans le sien : les villes de France sont structurées comme des villes coloniales, avec des niches de bourgeois dans les centres-villes qui ne communiquent absolument pas avec le reste de la population. Il y a des statistiques au « Royaume-Uni » au sujet du manque du communication entre communautés, il faudrait faire les mêmes entre bourgeoisie et prolétariat dans une ville moyenne de France, les résultats seraient sans pitié, mais la France n’a pas cette franchise.
Le trade-unionisme de tradition anglaise est décrié par la gauche du syndicalisme français, qui lui oppose une tradition de confrontation et non de négociation : « substituer la culture du marchandage à la tradition syndicale française fondée sur la solidarité de classe » déplore Georges Gastaud, anglophobe de choc et membre du parti ultra-chauvin PRCF. Mais la solidarité de classe commence lorsqu’on soutient tous les exploités de France, sans distinction, et les nations opprimées par son propre Etat, dans la perspective internationale de l’amitié entre les peuples, c’est-à-dire tout le contraire de l’agitation contre-révolutionnnaire de ce pitoyable fantassin du chauvinisme qu’est Gastaud.
L’impérialisme est vu par les lunettes bleu-blanc-rouges des anglophobes de gauche comme un phénomène « anglo-saxon », c’est-à-dire anglo-américain. L’impérialisme français et ses victimes ne sont jamais mentionnés. Le père Gastaud part en croisade contre l’invasion de la langue anglaise dans la langue française, il rejette également les langues corses, basques et bretonnes. Son grand ennemi est le « globish » (global english), la langue anglo-cosmopolite des affaires rejetée comme trop simple, barbare, mécanique, anti-culturelle, ce qui est vrai, mais il ne parle jamais de la langue littéraire et de la langue du peuple, qui sont la richesse de la langue anglaise. Dans sa rage, il accuse même le mot shampooing d’exister!
L’anglophobie est un pilier réactionnaire de notre pays. Les clichés les plus minables circulent et se développent en toute liberté. Jamais ou presque des mouvements comme les Levellers ou les Chartistes, des philosophes comme Shaftesbury et Hutcheson, des socialistes inspirés comme William Morris, pas plus que les progressistes des Etats-Unis, sans parler des révolutionnaires irlandais, ne sont mis en avant par la gauche française et ses prolongements d’extrême-gauche. La solidarité avec la révolution irlandaise n’a jamais bénéficié de l’anglophobie et ne peut pas compter sur elle. Depuis notre tranchée franco-irlandaise, nous attaquerons l’anglophobie, pilier réactionnaire moisi, et tenterons de faire mieux connaître la valeur des choses progressistes de langue anglaise.