Invitation à Dublin contre le sommet du G8

Texte publié sur Indymedia Irlande, écrit par un membre du comité d’organisation du contre-sommet anti-impérialiste dublinois.

Les sommets du G8 et les manifestations contre eux sont désormais devenus un rituel. Un rituel dont les règles sont bien établies et bien connues des deux côtés. Les grands hommes se réunissent pour discuter de la façon de corriger les maux de ce monde, et les protestataires au-dehors les blâment de ne pas le faire assez vite, ou de ne pas avoir l’intention de le faire. On promet à l’Afrique la charité, et des gens comme Sir Bob Geldof vont proclamer qu’un G8 réussi a été tenu. D’autres personnes vont jeter des briques et des bouteilles à la police, en pensant avoir frappé un grand coup pour la cause. Mais de quelle cause s’agit-il exactement ? Ce n’est pas toujours très clair. Pour les médias, c’est un grand jour : quelques visages de présidents et de premiers ministres filmés le matin, puis des images de manifestations l’après-midi, dans l’espoir que survienne quelque émeute, ou au moins quelque événement télégénique susceptible de passer trente secondes au journal télévisé. Le public aura ainsi son lot d’excitants pour soulager son fardeau de labeur quotidien, ou ce qui est de plus en plus fréquent, de chômage.

lockout1913Pourquoi le sommet du G8 de cette année, qui aura lieu le 17 et 18 juin 2013 devrait-il être différent ? Son emplacement est assez différent cette année. Les sommets du G8 ont lieu en général sur le territoire des grandes puissances, les Huit Grands. Toutes ces puissances ont gagné leur statut de « Grands » par le truchement de la conquête impériale, et leurs populations, qu’elles soient de droite ou de gauche, entretiennent les préoccupations propres aux économies matures, qui profitent des vastes transferts de richesses provenant des anciennes colonies et des transferts continuels venant des économies de sous-traitance du Tiers Monde. Les protestataires qu’on voit lors des sommets du G8 tendent à voir les problèmes du monde sous l’angle de la destruction écologique, de l’austérité, ou de l’aide au développement pour l’Afrique. Il s’agit de préoccupations propres au premier monde.

A la fin de l’année 2012, le gouvernement britannique, qui héberge l’événement cette année, a créé la surprise en annonçant que le sommet du G8 aurait lieu en Irlande, et plus précisément sur le territoire des six comtés du nord-est de l’Irlande, qui est toujours sous occupation britannique. Quelques semaines plus tard, éclata l’incongruité de ce choix, lorsque la police intercepta une voiture piégée destinée à exploser près de l’hôtel du Lough Erne, où va se tenir le G8. Peu de temps après, des bombes furent trouvées près de cet hôtel, caché au bout d’une bande de terre au milieu d’une futaie, entouré sur trois côtés par un des plus grands lacs d’Irlande.

S’ajoutant à l’étrangeté de l’atmosphère, la police locale a parlé fièrement aux medias internationaux des centaines de cellules de prison qui étaient disponibles pour les protestataires anti-G8, et du fait qu’elle avait pris la précaution supplémentaire de ré-ouvrir des bases militaires britanniques pour l’occasion, afin de s’assurer qu’aucune place ne manque pour incarcérer les manifestants. Les quatre décennies de résistance armée ont donné à l’Etat britannique une grande ressource en Irlande : tout un tas de cellules de prison.

Il est clair que le sommet du G8 a été déplacé de Grande-Bretagne en Irlande afin d’éviter une répétition de l’été d’émeutes qui a parcouru l’Angleterre en 2011. C’est un signe des temps : le gouvernement britannique considère les bombes de l’IRA moins dangereuses que la haine de classe de la jeunesse anglaise. Cela étant, l’hébergement du sommet en Irlande donne une couleur particulière à ce rituel, un aspect en partie imprévisible. L’Irlande est la première colonie de l’Angleterre. C’est en Irlande que les Anglo-Saxons ont appris à se considérer comme des maîtres et des exportateurs de civilisation. Les méthodes génocidaires employées pour exterminer la population de la Tasmanie entière et réduire à l’abjection tant de peuples indigènes ont d’abord été pratiquées et perfectionnées en Irlande. Le poète élisabéthain Edmund Spenser se lamentait que le sabre anglais pût jamais venir à bout de ce labeur interminable. Seule la famine allait nettoyer la terre irlandaise des Irlandais.

Quelques décennies plus tard, l’armée US allait reprendre ces manières en tuant sans raison des milliers de bisons, poussant par la faim les Américains Indigènes à se soumettre et accepter l’exil dans les camps de concentration des réserves. Ces méthodes et ces idéaux sont fort différents de ceux des anciens empires. L’impérialisme anglo-saxon ne se contentait pas de prendre des esclaves et d’extraire la plus-value. Il s’agissait toujours en même temps de mener une croisade religieuse, un jihad visant à imposer les lois de la concurrence et du marché à l’indolent indigène. Il fallait qu’il respectât l’argent et l’épargnât, tout en épargnant son énergie sexuelle, arrachée à son cours naturel et placée au service du profit, comme Freud l’a si bien remarqué.

Pour ces raisons, lorsque le cirque du G8 viendra en Irlande au mois de juin, l’écologie, l’austérité et la charité pour l’Afrique n’auront pas une grande place parmi ceux qui veulent dignement accueillir les huit grands. A Belfast, un forum anti-impérialiste est organisé par Republican Sinn Féin, les 14 et 15 juin. On y attend des orateurs du Tiers Monde, de l’Inde et des Philippines, qui résistent activement à l’impérialisme occidental. Ils diront ce qu’ils ont à dire, et il ne s’agira certainement pas de demander la charité à ceux qui souillent leurs rivières, volent leurs ressources et massacrent leurs patriotes. A Dublin, les anti-impérialistes virent tout de suite le symbole représenté par la tenue du G8 en Irlande occupée. Le message était clair. Cette terre est britannique, gagnée par l’épée, et tenue par l’épée. La résistance a été défaite, et le processus de normalisation achevé. L’Irlandais rampe, et personne ne s’attend à son redressement dans l’avenir immédiat.

dublinG8Le comité du G8 alternatif de Dublin a été établi pour défier l’affront et nous avons commencé notre travail visant à faire en sorte que le drapeau de l’anti-impérialisme flotte fièrement dans la plus grande ville d’Irlande. Le 17 juin, les anti-impérialistes se rassembleront à Dublin, venus de toute l’Irlande et aussi d’Afrique, d’Irak, de Palestine, du Pays Basque, des Philippines, de Syrie, des USA et du Canada. Non pas pour adresser des demandes au G8, mais pour construire un réseau réel et efficace visant à affronter le nouvel impérialisme et la nouvelle lutte pour le repartage du butin en Afrique. Lorsque nous serons assez forts, le G8 n’aura plus rien à nous offrir, car nous aurons déjà tout pris. Le 18 juin, une manifestation à Dublin commémorera le Lockout de 1913 et montrera à la classe ouvrière de Dublin, cent ans après, sa propre force, massée et présente, pour sa propre inspection.

L’Irlande est une petite île, au coin nord ouest de l’Europe. Les mouvement qui agitent le monde ne commencent pas en Irlande, mais leurs vagues nous inondent et nous lavent. Les Celtes sont venus d’Europe centrale, apportant avec eux leurs langues et leurs coutumes. Puis vient le christianisme. Le féodalisme fut apporté par les Normands, et le capitalisme par les Anglais. Les mouvements mondiaux ne naissent pas en Irlande, mais celle-ci ne leur est pas restée étrangère. Il en fut ainsi lorsque la bannière ‘Liberté, Egalité, Fraternité’ fut arborée par Robespierre et ses concitoyens. En 1798, l’Irlande se souleva les armes à la main, sous la direction de Theobald Wolfe Tone et avec l’assistance des forces révolutionnaires françaises. Ce soulèvement fut réprimé avec une violence supérieure à celle de la Terreur à Paris. Une des fosses communes datant de l’an 1798, remplie des corps des soldats volontaires irlandais qui avaient affronté les canons anglais avec des pics, se trouve près de la Liffey à Dublin.

En 1867, Karl Marx publia le Capital. La même année, les révolutionnaires irlandais adressaient ce message à leurs camarades les travailleurs d’Angleterre : « Quant à vous, travailleurs d’Angleterre, ce ne sont pas seulement vos cœurs que nous souhaitons avoir avec nous, mais aussi vos bras. Rappelez-vous la faim et la dégradation apportées dans vos foyers par l’oppression du travail. Souvenez-vous du passé, regardez-bien le futur, et vengez-vous en donnant la liberté à vos enfants dans la lutte à venir pour la liberté humaine.» [in Proclamation de la République Irlandaise, par l'IRB]

En 1867, ce n’étaient pas des paroles en l’air, elles étaient écrites avec le sang des patriotes. 1913 a été aux Irlandais ce que 1905 a été aux Russes. A cette époque, l’Irlande comptait proportionnellement le plus grand prolétariat rural d’Europe. Ce prolétariat était largement politisé. Dans les villes, les travailleurs vivaient dans de vastes ghettos, avec souvent trois familles dans une même pièce. A l’été 1913, des ouvriers furent lock-outés de leur lieu de travail parce qu’ils refusaient de quitter leurs syndicats. Des jaunes furent employés à leur place. Sous la direction de James Larkin et de James Connolly, pendant huit mois, les travailleurs héroïques tinrent bon face à la disette, au froid, à la brutalité policière et à la curée médiatique.

Finalement, brisés par la faim, ils reprirent le travail. Mais les graines avaient été semées. Pendant la période 1916-1922, James Connolly mourut en martyr devant un peloton d’exécution britannique, à cause de son rôle de dirigeant pendant l’insurrection de Dublin en 1916, et plus tard dans cette période le prolétariat rural investit des centaines de lieux de travail et déclara des soviets, ornés du drapeau rouge. « Nous faisons du pain, pas des profits » disait l’écriteau sur la devanture du soviet de Bruree Mills, dans le comté de Limerick. La ville de Limerick fut prise par le peuple, et le soviet de Limerick fut déclaré, qui frappait sa propre monnaie soviétique.

WebToutefois, les impérialistes ne s’avouaient pas vaincus. Ils étaient passés maîtres dans l’art de diviser pour régner. Les Britanniques firent un marché sordide avec les éléments compradores irlandais. Ils eurent leurs « Etats Libres », au Nord et au Sud, pour mieux maintenir l’Irlande sous l’emprise du capital britannique. Dans le Sud, la liquidation du prolétariat rural nombreux et dangereux devint une priorité urgente. Par centaines de milliers, ils partirent en exil, sous la pression des armes, de la faim et de l’exclusion, et parfois on les laissa s’incorporer dans les rangs des petits propriétaires terriens, gardiens du conservatisme irlandais.

Dans les années 1950, le grand Abdel Nasser enflamma les cœurs des jeunes patriotes du monde colonisé, en particulier en Irlande. L’IRA reprit ses activités. Cependant, le peuple n’était pas prêt, et l’opération Harvest [‘Moisson’], comme l’avait nommée le conseil militaire de l’IRA, se termina en 1962 avec l’ordre de cacher les armes. Mais une direction forte et disciplinée, fermement ancrée dans le socialisme et la solidarité internationale était en place. Elle n’eut pas longtemps à attendre. 1969 vit bondir sur la scène mondiale un jeune homme, qui idolâtrait Nasser. C’était Mouammar el Kadhafi. Cette même année, le peuple irlandais se souleva à nouveau contre la domination impériale et la discrimination. Le jeune Mouammar ne resta pas les bras croisés lorsque les Irlandais se faisaient passer à tabac dans leurs propres rues. Il donna au peuple les moyens de se défendre et de porter la guerre dans le ventre de la bête.

Cela appartient désormais au passé. Mouammar est mort et les les chiens de guerre qui luttent pour le repartage de l’Afrique ont marché sur son corps disparu. Le rêve de l’indépendance africaine a brûlé dans l’enfer de Sirte, plein de phospore blanc, et la restauration de l’ancien régime est presque achevée. Cette efflorescence extraordinaire de l’esprit humain, qui a duré de la révolution française à la révolution d’octobre, jusqu’aux grandes luttes de libération nationale des années 1950, 60 et 70, a été écrasée sous une plaque de béton. Il est approprié aujourd’hui de considérer cette période comme une abominable aberration, désormais enterrée, et qui ne doit surtout pas se répéter. Aujourd’hui, la restauration prend le nom de révolution. L’opposition n’est tolérée que si elle vient de fanatiques religieux amoureux de la propriété privée.

Aujourd’hui, le peuple irlandais flotte comme un poisson mort à la surface d’un bassin d’eau stagnante qui a perdu l’espoir de revoir passer le courant. Des années d’excès capitaliste ont passé la corde de la dette autour du cou de la nation, et les gens ont trop peur de penser à ce qui pourrait arriver plus tard. Lorsque le FMI et l’UE arrivèrent ici pour nous soulager de nos dernières prétentions à la souveraineté économique, beaucoup d’Irlandais ont soupiré d’aise. Presque personne n’a protesté. Le vieux sarcasme anglais, selon lequel les Irlandais sont incapables de se gouverner eux-mêmes, s’entend régulièrement dans la bouche des pontes médiatiques, énoncé comme un fait évident. Le fait, aussi affreux qu’évident, que l’UE n’a jamais prouvé aucune capacité de direction n’est pas mentionné.

Sans doute, après les manifestations contre le G8, certains parleront de l’austérité ou de l’effondrement écologique. Mais à quoi bon ? Ceci ne revient-il pas à accuser la pluie de mouiller ? Tel est le capitalisme. Il n’est pas fait sur mesure pour les petites gens d’Europe ou d’Amérique, encore moins pour celles d’Afrique. Peut-être que cette plaque de béton n’a pas frappe nos têtes assez fort. Peut-être, comme le chante Dylan, quelque chose continue-t-il de frapper dans le vent. A Belfast et à Dublin nous verrons bien. Si c’est le cas, je doute que l’Irlande soit sur la liste des absents. Le comité du G8 alternatif de Dublin invite tous les anti-impérialistes à nous rejoindre, ce mois de juin.

Si vous ou votre organisation voulez parler ou nous aider dans nos préparatifs, contactez-nous à : dublinalternativeg8@gmail.com, ou visitez notre site web ici : http://dubaltg8.org/

Source : ici

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Une réponse à Invitation à Dublin contre le sommet du G8

  1. Jacky Ta4Lelleestpourrie dit :

    Oui enfin bon… sacraliser le soutien tout opportuniste de Kadhafi aux républicains dans les années 80 c’est peut-être un peu exagéré (ceci dit sans sympathie aucune pour les nouveaux ‘maîtres’ de la Libye, d’ailleurs à leur tour contesté par la jeunesse populaire de là bas)… Les burkinabé se souviennent de ce que valait ce genre de soutien, quand Kadhafi s’est retourné contre Sankara main dans la main avec Chirac, Mitterrand et le revenant Foccart ; les palestiniens aussi (quand Kadhafi conseillait à Arafat assiégé… le suicide), les communistes soudanais également etc.
    Kadhafi n’était pas moins amoureux de la propriété privée que les fanatiques religieux actuels… en particulier de la sienne !

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